Photo: Carole Parodi

EDITION FRANCAISE: Né à la fin du XIXe siècle dans la région du Rio de la Plata, à l’embouchure de l’Océan Atlantique qui sépare l’Argentine de l’Uruguay, le tango résumait en musique les aspirations de populations pauvres venues notamment d’Italie, d’Espagne et de pays d’Europe centrale, entassées dans les conventillos des faubourgs populaires de Buenos Aires.

À ses débuts, le tango se dansait entre hommes éloignés de leurs terres natales qui tentaient de mettre à distance une lancinante nostalgie tout en sublimant un sentiment de frustration. Devenu plus tard danse de salons huppés, le tango parvint à rester l’un des symboles de l’âme populaire tant argentine qu’uruguayenne, en gagnant ses lettres de noblesse auprès des classes privilégies et des artistes qui se pressent aujourd’hui comme hier, dans le quartier de La Boca à Buenos Aires. 

Je m’étais imprégnée jadis de cette ambiance, avant d’aller écouter Astor Piazzolla, des années plus tard, lors d’un concert mémorable qu’il avait donné à Genève. Découvrir

María de Buenos Aires était dès lors une évidence pour retrouver l’ingéniosité d’un Piazzolla devenu légende, musicien formé notamment auprès de Nadia Boulanger, qui emprunta à l’opéra européen et au tango argentin pour conjuguer l’étendue de son talent.

Costumes impeccables d’une Belle Époque argentine réelle, rêvée ou fantasmée créés par Giovanna Buzzi. Musique, bel canto, chœurs, danse, pôle dance, acrobaties, mannequin dans un cerceau, arabesques artistiques dans les airs ou sur une patinoire improbable et flocons de neige sur scène. Pas de tango qui virevoltent, alternant étreintes sensuelles et distance gestuelle. Yo soy María, air obsédant et envoûtant, où la protagoniste se chante et se célèbre. Femme imaginaire, femme enfant, femme des rues ou femme fatale, emportée au gré d’un parcours de vie funeste et d’un livret au texte surréaliste commis par l’écrivain uruguayen Horacio Ferrer.

Dans cet opéra-tango, il y a María, Payador, double Duende et des comparses. Personnages auxquels Daniele Finzi Pasca et Facundo Agudín, le directeur musical argentin, ont décidé de donner, par la magie de l’art, des voix de femmes : la soprano Raquel Camarinha (María), la chanteuse Inès Cuello (voix de Payador), la chanteuse et récitante Melissa Vettore (voix de Duende), la chanteuse et récitante Béatriz Sayad (autre voix de Duende).

« En fait, comme le dit notre bandonéoniste Marcelo Nisinman, María ce n’est pas un opéra, ce sont 17 tangos », affirme Facundo Agudín.   

Tango. Un mot. Une atmosphère. Pour se souvenir. Pour « sentir que es un soplo la vida », « pour sentir que la vie est un souffle », comme le chantait l’inoubliable Gardel. María de Buenos Aires, opéra tragique, parfois comique, empreint de religiosité scénique.


« C’est une pièce spirituelle toujours en suspension autour de la mort et qui se demande constamment qu’est-ce que c’est mourir, naitre, renaitre. Et je crois que l’interprétation faite par des femmes est la plus indiquée pour saisir cet aspect », estime Daniele Finzi Pasca, en conversation avec Christopher Park, dont les propos sont recueillis dans le programme fort bien document de ce spectacle ensorcelant.

Voix de femmes. Éternel féminin. Destin cruel à supporter et à exorciser. « Je crois que la nécessité de voir comment une femme doit se débrouiller pour vivre et travailler et tous les obstacles potentiels devant elle, présenter cela avec des voix féminines donne sûrement une compréhension bien plus intéressante. Ce sont elles, pas moi, qui vont donner une couleur différente à la question. Je suis parti du principe que des interprètes femmes vont observer María en se détachant du discours machiste, tellement évident dans le livret de María de Buenos Aires, en particulier dans la bouche du Duende. Pour sortir du machisme daté de ce texte, nous allons mettre ces mots d’homme dans la bouche d’une femme, ce qui souligne l’aspect ridicule de ce genre de discours, basé sur les privilèges masculins. Nous voulons aller à la rencontre plus profonde de cette femme qu’est María, et pour le faire, nous cherchons quelque chose de plus intéressant en faisant interpréter par des femmes ces personnages masculins qui nous expliquent tout. Dès que nous avons commencé à répéter, il était évident que nous allions avoir toute une nouvelle couleur pour l’œuvre », ajoute Daniele Finzi Pasca.

Nouvelle couleur. Touche féminine, voire féministe. Hugo Gargiulo, scénographe uruguayen, et son épouse la chorégraphe tessinoise Maria Bonzanigo sont aussi de la partie pour faire de cette ode à María, jouée, dansée et chantée, un moment d’émotions partagées.

Luisa Ballin est une journaliste italo-suisse accréditée à l’ONU, correspondante du magazine Global Geneva/Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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