Irène Challand et le Président de la Confédération suisse Alain Berset à l’ouverture de la 21ème édition du FIFDH le 10 mars 2023. « Le cinéma et les droits humains semblent cheminer ensemble. Pour le meilleur », a déclaré Alain Berset en ouvrant ce Festival incontournable qui se tient chaque année à Genève, en parallèle à la session du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU. (Photo FIFDH/Miguel Bueno.)

EDITION FRANCAISE: Irène Challand a pris ses fonctions de co-directrice et directrice des programmes du FIFDH en septembre dernier. Dotée d’une solide expérience dans le domaine du journalisme et du cinéma, elle a été pendant dix ans la correspondante en Allemagne de la Radio-Télévision Suisse (RTS) et une année celle de la chaîne de télévision Arte. Elle a également créé l’unité de films documentaires à la RTS en 2001, qu’elle a dirigée pendant seize ans, après avoir initié l’émission de la RTS Histoire vivante avec Jean Leclerc. Last but not least, Irène Challand a travaillé pendant quatre ans à la direction générale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR). Entretien.

Quels sont vos défis en tant que nouvelle co-directrice et directrice des programmes du FIFDH ?

Avec l’équipe qui travaillait avant que j’entre en fonction le 1er septembre 2022, nos deux défis étaient de faire monter en puissance la présence du cinéma en proposant plus de films en première suisse, internationale ou mondiale, afin de rassembler davantage de professionnels du cinéma. Et, parallèlement, d’approfondir les thématiques abordées à travers le Forum.

Quel fil rouge avez-vous choisi pour votre première édition ?

J’ai choisi le fil rouge de l’humiliation, qui n’était pas contraignant mais suggestif. L’humiliation est un non-dit permanent en géopolitique, au niveau sociétal et individuel. Elle est au cœur de disfonctionnements majeurs. C’est aussi un levier de pouvoir qui est au centre de violations de droits humains. L’humiliation était présente dans presque toutes les thématiques et films que nous avons sélectionnés. Elle est multiple, sournoise et néfaste. Il est impératif d’en parler afin de pouvoir la freiner et donner plus de force aux valeurs que représentent les droits humains. Il est important de continuer à se battre et ne pas cesser d’interroger sur le respect des droits humains. Il est possible de contribuer aussi à un changement et à une amélioration de ce monde, en toute connaissance de cause. Elias Canetti, que Jean-Luc Godard aimait citer, disait que le monde n’est jamais suffisamment triste pour vraiment pouvoir changer.

Faut-il aborder différemment l’humiliation, notamment à travers le témoignage des victimes ?

Oui. Car il est tentant d’être dans un entre soi occidental, judéo-chrétien. Les quatre programmateurs du Forum et moi avons choisi de sortir de cet égocentrisme identitaire et de diversifier la parole pour porter notre regard sur l’ailleurs. L’excellent cinéaste belge Thierry Michel, qui était venu au Festival, a fait un travail de défrichage remarquable de l’histoire coloniale. Notamment sur les traces de l’écrivain Joseph Conrad au Congo. Cela a aussi contribué à l’attribution du Prix Nobel de la Paix au gynécologue congolais Denis Mukwege (et à l’activiste yazidie Nadia Murad, le 5 octobre 2018).

Le récit est-il différent aujourd’hui ?

Oui. Nous entrons dans une autre forme de récit. Nous avons présenté cette année un film d’Alain Kassanda, cinéaste congolais, qui à travers le regard de ses grands-parents, apporte une approche différente sur la colonisation. Sa narration a contribué à une décolonisation en général et à sa propre décolonisation. Nous l’avons aussi fait lors de la discussion concernant les cinéastes afghans en exil avec la discussion qui a suivi le documentaire d’Abbas Rezaie Etilaat Roz. Qui parle d’eux et de ce que cela signifie d’avoir dû quitter leur pays. Leur donne-t-on les moyens de parler d’eux-mêmes ? Ou, compte tenu de la répression en Afghanistan sous les Talibans, sommes-nous tentés de prendre le relai à leur place ? Nous avons tenté de créer une autre dynamique de regard, de dialogue au sein du FIFDH. C’est un début. Il faudra du temps pour entrer dans une dynamique plus efficace. Nous avons aussi intégré dans le jury du Festival la productrice du Kenya Tony Kamau qui a contribué au choix des deux lauréats de cette année.

Le discours du Haut-Commissaire des droits de l’Homme de l’ONU à l’ouverture de cette édition vous a également touchée. Pourquoi ?

Parce que le Haut-Commissaire Volker Türk a compris l’importance de l’art. Et le cinéma est un art avec une force suggestive. Un film ne doit pas seulement illustrer des débats. Il doit aussi pouvoir générer une discussion de manière intrinsèque et toucher profondément, y compris dans le domaine des droits humains. Le FIFDH va dans le sens de l’adéquation. Le cinéma, l’art et les droits humains contribuent à garder une interrogation légitime et motivante qui aident à ne pas baisser les bras lorsque l’on voit ce qui se passe dans le monde 75 ans après l’adoption par l’Assemblée générale de l’ONU de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Où voyez-vous le danger ?

Nous ne devons pas sous-estimer l’importance des droits de l’homme dans un monde numérique. C’est fondamental, car là sera un danger aussi grave pour l’être humain que le réchauffement climatique. L’impact des algorithmes dans la société de surveillance qui se met en place est sous-estimé. Nous avons eu un débat sur information et biais cognitifs, un débat sur Pegasus et le pillage des données privées et le troisième a eu lieule soir de la clôture sur les dangers de l’autocratie digitale. L’heure est grave. Il y a urgence pour définir un espace public de vie digitale publique et protéger les citoyens. Il est impératif d’identifier clairement les espaces et la traçabilité de ce que l’on fait avec les données des gens. Il n’est pas trop tard pour en parler et agir. 

Palmarès : Des récits personnels qui transcendent les frontières

Le palmarès récompense 11 films saisissants portés par des récits personnels qui transcendent les frontières et les époques. Les jurés ont primé les magnifiques Aurora’s Sunrise d’Inna Sahakyan (Grand Prix de Genève) et Colette et Justin d’Alain Kassanda (Prix Gilda Vieira de Mello) qui, à travers une narration originale sur la base d’images d’archives, d’entretiens ou d’animation permettent aux auteur·trices de se réapproprier leur histoire. Qu’elle se pose sur les génocides d’hier ou les combats d’aujourd’hui, la perspective féminine a également été célébrée avec Seven Winters in Tehran de la réalisatrice Steffi Niederzoll (mention spéciale du Jury Documentaire de création) et My Name is Happy de Ayşe Toprak et Nick Read (Prix Fiction du Jury des jeunes et lauréat du Prix des Impact Days, StoryBoard Collective’s Impact Fund).

De l’Iran à l’Afghanistan, les luttes des activistes ont marqué les juré·es qui ont décerné le Grand Prix fiction à Beyond the Wall de Vahid Jalilvand et le prix Focus à Etilaat Roz d’Abbas Rezaie. Deux films qui déjouent les contrôles imposés par les contextes politiques pour plonger les spectateur·trices au plus proche des protagonistes.
Cette édition 2023 s’est ouverte en présence du président de la Confédération Alain Berset, de la marraine du FIFDH, la cantatrice Barbara Hendricks, et du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Volker Türk, qui ont adressé un puissant hommage au premier parrain du Festival, Sergio Vieira de Mello, assassiné à Bagdad il y a 20 ans, quelques mois après la création du FIFDH.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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