ÉDITION FRANÇAISE: Votre livre Vivre deux cultures – Comment peut-on naître franco-persan ? paru le 5 octobre aux éditions Odile Jacob, est-il une réparation pour les souffrances que vous avez endurées lorsque vous étiez enfant et celles de votre père Mansour Badie, arrivé en France en 1928 venant de Perse, du temps de Rezâ Shâh Pahlavi ?

Je voudrais que la réparation s’adresse d’abord à la mémoire de mon père, le vrai héros de ce livre. Toute mon enfance a été bercée par le récit incroyable des difficultés, des rejets et parfois même du mépris qu’il a eu à essuyer. Lui, fort et noble, que j’admirais. Je ne comprenais pas à l’époque qu’il souffrait. Je devinais qu’il y avait quelque chose d’étrange. Puis j’ai découvert ses souffrances et elles sont devenues mes souffrances, confondues avec ce que, petit enfant, j’avais enduré du fait de ma biculturalité.

Et vous, comment avez-vous vécu cette réparation ?

Par le grand bonheur et le privilège que j’ai retiré, dès l’âge adulte, d’être bénéficiaire de deux cultures extrêmement riches : la culture française de ma mère et la culture persane de mon père qui, conjuguées, m’ont amené à aimer et à me passionner autant pour Ferdowsi que pour Racine et avoir une autre lecture du monde. Le sociologue Auguste Comte aurait dit que l’on ne peut pas se mettre au balcon pour se regarder passer. Le biculturel a la chance de pouvoir sortir d’une de ses maisons pour, à partir de l’autre, regarder de manière objective ce qu’il en est. Le regard que j’ai pu porter sur la France, l’Occident et l’actualité internationale, je n’aurais pas pu l’avoir si je n’avais pas eu une autre maison à partir de laquelle j’observais ce qui est le foyer exclusif du commun des mortels.

Ce livre est-il une thérapie ?

Le lecteur en jugera. J’ai suivi une épistémologie. Pierre Nora a inventé la formule de l’égo-histoire. Cet ouvrage n’est pas une biographie. C’est une explication d’un mécanisme de pensée et la tentative de voir comment une certaine subjectivité peut conduire à une lecture renouvelée du monde qui est la mienne.

Vous dites avoir fait votre coming out

Oui, c’est la bonne formule. J’ai écrit 52 ouvrages relevant de la science politique où je n’ai jamais écrit une ligne à la première personne. Je ne me suis jamais livré. J’avais besoin de témoigner pour mon père, pour mes souffrances. Par honnêteté vis-à-vis de mes lecteurs, j’avais besoin de leur montrer d’où je venais, expliquer certaines formules, hypothèses et constructions conceptuelles que j’avais pu avoir. On me dit transgressif dans ma vision des relations internationales. Elle s’enracine en partie dans ma biculturalité, un des fondements majeurs de ma réflexion. Je m’en suis rendu compte très tard. Cela fait quarante ans que je voulais écrire ce livre et que je n’osais pas le faire.

Qu’est-ce qui a déterminé ce désir d’écrire un ouvrage très personnel ?

Je dois énormément à Odile Jacob qui m’a pressé à le faire, sinon je ne serais jamais passé à l’acte. Ce passage à l’acte a aussi été un effort pour construire une nouvelle épistémologie : on ne peut pas regarder le monde froidement. À travers cette lecture personnalisée et engagée, je crois que l’on peut faire de la science. Le subjectif n’est pas a-scientifique. Ma modeste expérience est celle plus noble de mon père permettent de découvrir les vraies pathologies y compris cachées, dont souffre notre monde et le système international contemporain.

Dans votre lecture de l’Histoire, vous avez introduit la notion de l’humiliation. Peut-on dire le ressentiment aussi ?

J’étais inconsciemment persuadé que l’humiliation est un paramètre essentiel des relations internationales. D’autres l’ont dit, à leur manière. John Maynard Keynes pointait l’humiliation de l’Allemagne en 1919 annonciatrice de beaucoup de choses. On peut aussi retrouver, à la base de la sociologie d’Émile Durkheim, l’idée que le défaut d’intégration est une source vive de conflictuaiité. Les souffrances que j’ai pu voir chez mon père et chez d’autres gens, migrants ou pas, qui, pour une raison ou une autre ont été humiliés et ont compris que cette humiliation était liée au système international, m’ont fait comprendre qu’il y avait là quelque chose d’important. L’humiliation devient un paramètre dangereux, d’autant plus si elle est cachée.

Pensez-vous que le président russe Vladimir Poutine ait agi en partie parce qu’il se sentait humilié ou par ressentiment ?

Votre question permet de faire une mise au point. Je ne pense pas que l’on puisse construire le personnage de Vladimir Poutine à partir de l’idée qu’il aurait été humilié. Je pense que c’est un homme qui a compris qu’il pouvait rentabiliser l’humiliation réelle subie par le peuple russe pour en faire une marchandise électorale et être élu, puis une marque politique lui permettant d’installer son gouvernement et concevoir sa politique étrangère. Peut-être que dans sa vie personnelle il a subi des humiliations, mais je retiendrais le fait que cet homme a conquis le pouvoir, un peu comme Hitler, en criant haut et fort : vous êtes humiliés et je vais vous laver de cette humiliation ! Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il a lancé la guerre de Tchétchénie pour laver l’honneur du peuple russe, et ensuite la guerre de Géorgie, puis la guerre de Syrie et la guerre de Crimée.

Ignazio La Russa, co-fondateur avec Giorgia Meloni du parti Fratelli d’Italia, et nouveau Président du Sénat italien, a dit qu’il fallait tenir compte de tous les Italiens, le jour où la séance du Sénat a été ouverte par la sénatrice à vie Liliana Segre, qui avait dû quitter l’école, enfant, à cause des lois raciales contre les Juifs, instaurées par le régime fasciste en Italie. Comment lisez-vous la politique italienne après les récentes élections ?

Je la replace dans un contexte qui n’est pas spécifiquement italien, qui est presque mondial et certainement occidental. L’Amérique de Donald Trump présentait les mêmes symptômes. La racine du mal est toujours la même : il y a eu, au début de notre siècle, un mouvement de bascule au sein de la société américaine qui a découvert qu’elle avait été spoliée par la mondialisation alors qu’elle espérait en être la bénéficiaire. Ce sentiment de régression de la classe moyenne italienne ressemble au sentiment de régression que l’on trouve dans les classes moyennes européennes, en France, en Suède, en Italie.

Quelle conséquence en tirez-vous ?

On voit que l’humiliation va de pair avec une régression dans la confiance accordée par le peuple à ses institutions. Ce lien est dramatique parce que, lorsque le comportement politique n’est plus soutenu par des institutions fortes, reconnues et appréciées de ses usagers, on voit les ferments du national-populisme remonter à la surface comme l’identitarisme et le revanchisme. Les humiliés cherchent à s’enfermer, à nier l’altérité. Dans la bouche de Mesdames Meloni et Le Pen et de Monsieur Orban, il y a la méfiance envers l’Union européenne, l’intégration, les institutions internationales, la mondialisation. C’est une pathologie qui se soigne si elle est prise à temps, mais à partir du moment où ces personnes gagnent des élections, c’est trop tard.

Voyez-vous un espoir ?

L’espoir est dans le paradoxe ! Ce cri national-populiste, ce symptôme de l’humiliation, lorsqu’il se converti en principe de gouvernement, échoue. Parce que comme disait le philosophe Tzvetan Todorov, les nationalistes n’ont rien à vendre dans le monde actuel. Le monde ne peut progresser et réussir que par une gouvernance globale.

Quel est le message de votre livre ?

Ma biculturalité m’a permis de découvrir la valeur du cosmopolitisme qui est, dans la bouche de certaines personne une injure ! Lorsqu’elles veulent dénigrer quelqu’un, elles le traitent de cosmopolite. Comme l’avait dit l’ancien Secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, c’est dans le global que l’on trouvera la solution. Ce n’est pas l’addition de 193 politiques nationales qui viendront à bout du Covid, des désastres climatiques ou de l’insécurité alimentaire. C’est un travail global qui appartient à celles et ceux qui font profession d’ouverture à l’Autre. Voilà le message fondamental que j’ai voulu faire passer.

La mondialisation de l’économie fait peur à de très nombreuses personnes car elle a laissé beaucoup de gens sur le bord de la route…

Oui, tout l’équivoque est là ! La mondialisation n’est pas par essence économique ! Elle a été captée par les opérateurs économiques à leur profit. Elle s’est habillée, ces vingt ou trente dernières années des oripeaux du néo-libéralisme, qui a été un échec complet ! La mondialisation est l’intensification des communications, des interactions, l’abolition de la distance et du temps dans les relations internationales. La mondialisation est le passage d’un ordre statique, territorial, frontalier, à un monde mobile et interdépendant, qui est le contraire de la souveraineté. Ce qui fait peur c’est que la mondialisation vient bouleverser les règles que l’on a apprises. Cela est vrai de l’individu et du prince qui nous gouverne, qui ont été socialisés à une autre lecture du monde et cela donne le vertige. Je suis né dans un monde interétatique et je mourrai dans un monde global ! Toute les règles ont changé et la peur apparait. Cette peur conduit à la volonté réactionnaire de fermer ses portes, en niant l’Autre et en voulant rétablir une souveraineté qui ne pourra pas être rétablie. L’immigration est l’avenir du monde. Ce que mon père a fait en allant de Hamadan à Paris était déjà le XXIe siècle. Celui qui a peur de la mobilité s’agrippe au statique et fait mal à l’Autre, au monde et à lui-même.

S’agissant de l’avenir de l’Europe, êtes-vous inquiet ?

Si je pense à la tragédie sanitaire, à la tragédie ukrainienne et à ses conséquences, l’Europe ne s’en est pas si mal tirée. J’ai apprécié que Angela Merkel propose une mutualisation des dettes de la crise du Covid. J’ai apprécié également que, à l’occasion de la crise ukrainienne, une solidarité en matière énergétique ait été construite entre les États européens. Le passage que doit réussir l’Europe est de passer d’un modèle associatif, qui a été celui du plan Schumann et des Traités de Rome en 1957, à un modèle solidariste et de mutualisation. Il reste à réconcilier les individus européens avec les institutions européennes, à créer une âme d’allégeance européenne, à créer une défense européenne et surtout, que l’Europe qui, pendant des siècles était habituée à ne tourner qu’autour d’elle-même, à s’inscrire dans le monde. C’est la grande faiblesse de l’Europe. Aujourd’hui, dans les relations internationales, c’est aussi savoir traiter avec les pays émergents, avec les pays du Sud et cela l’Europe ne sait pas le faire. Elle est d’un nombrilisme méthodologique désespérant !

L’Europe est surtout tournée vers les États-Unis. Comment rééquilibrer son partenariat avec Washington ?

Il ne faut pas le rééquilibrer, il faut le réinventer ! Raison de mon scepticisme à l’égard de l’OTAN et de l’Alliance atlantique qui apparait, alors que la bipolarité est terminée depuis longtemps et que les blocs ont disparu, comme un vestige de l’Ancien monde. L’Europe a cette faiblesse d’entretenir l’idée qu’elle est une bastille de l’oligarchie mondiale et de l’élite des États-nations. Elle fait peur et agace dans les pays du Sud notamment, raison pour laquelle Vladimir Poutine arrive encore à traiter avec des pays du Sud qui en principe ne devraient pas lui faire confiance.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

Related articles on the Global Insights Platform.

Relat articles on the Global Insights Magazine webplatform www.global-geneva.com

https://global-geneva.com/how-threatened-is-the-mediterranean-and-what-can-we-do-about-it%ef%bf%bc/embed/#?secret=PTxSvwMU9R#?secret=5QtuUFafbb