Destruction in Gaza following conflict between Israeli forces and militants during August 2022. (Photo: UN Ziad Taleb)

EDITION FRANCAISE: Que fait l’ONU par rapport à la situation des droits humains dans les Territoires palestiniens occupés depuis 1967 ?

L’ONU est une grande organisation avec plusieurs parties. Elle est partagée entre l’Assemblée générale et le Conseil des droits de l’Homme qui continue à condamner et à demander des mesures de justice. Malheureusement, le droit international a une limite : la volonté des États de l’appliquer. Et c’est le problème avec le Conseil de sécurité des Nations Unies qui est un peu paralysé par le véto, lorsqu’il s’agit de prendre des mesures concrètes pour mettre fin à l’impunité d’Israël.

Outre la partie politique, qu’en est-il de l’autre partie du système onusien ?

L’autre partie a des fonctions humanitaires et de développement permettant à l’ONU d’être présente sur le terrain. On ne peut pas approcher la question israélo-palestinienne comme s’il s’agissait seulement d’une urgence humanitaire à gérer. C’est un problème politique à résoudre en conformité avec le droit international.

Francesca Albanese. (Photo: FIFDH Miguel Bueno)

Est-ce un tabou que de vouloir évoquer la question politique de l’impunité d’Israël ?

Je ne pense pas que cela soit un tabou, mais ce n’est pas un argument qui trouve beaucoup de soutien parmi les dirigeants politiques. Le seul argument que j’entends réciter comme un mantra est : « Deux États pour deux peuples » et qu’il faut négocier. Mais comment négocier ? Il n’y a pas deux États en conflit. Il y a un État qui occupe et empêche l’autre de jouir de sa souveraineté. C’est pour cela que je demande un changement de paradigme impliquant un changement de langage, de critères d’analyse et la prise de mesures concrètes conformes au droit international.

Que suggérez-vous concrètement ?

Tout d’abord une mesure urgente pour empêcher et mettre fin à l’hébronisation des Territoires occupés. La bande de Gaza est isolée, assiégée. C’est un crime de guerre depuis 18 ans. Il y a la Cisjordanie qui est prête à être colonisée sans que quelqu’un empêche cela. Et Jérusalem-Est est annexée. Ce sont des violations. Il faut garantir une protection à la population sous occupation qui subit une violence meurtrière quasi quotidienne. Il faut demander, sans condition, la fin de l’occupation militaire israélienne qui n’a pas de raison de garder le peuple palestinien sous la loi martiale dans ce qui reste de son territoire. Dès que l’on aura garanti le commencement de la souveraineté palestinienne, on pourra alors parler de négociations.

Vous préparez des rapports pour l’ONU mais vous ne pouvez pas vous rendre sur le terrain. Comment travaillez-vous ?

J’ai essayé de garder ouverte la porte du dialogue avec l’État israélien. Je comprends qu’il ne veuille pas coopérer avec mon mandat parce que ses dirigeants disent que ce n’est pas un mandat équitable et impartial. Alors que j’ai garanti que mon intérêt est de documenter les violations de tous les acteurs. C’est ce que je fais avec mon rapport sur la détention et les conditions carcérales. Je regarde ce qu’Israël fait, ce que le Hamas fait, ce que l’Autorité palestinienne fait en termes d’arrestations et de détentions. Si je garde le dialogue pour avoir le droit d’entrer c’est aussi une forme de courtoisie de ma part. Du point de vue du droit international, Israël n’a pas le droit de m’empêcher d’entrer dans les Territoires occupés.

N’ayant pas obtenu le droit d’enquêter dans les Territoires palestiniens occupés, comment avez-vous procédé pour établir vos rapports ?

J’ai recueilli les témoignages de centaines de Palestiniens, d’Israéliens, d’organisations de la société civile et des camps de réfugiés, des familles de détenus, des psychologues et des médecins. Je fais aussi des tours virtuels avec des Palestiniens et des Israéliens, y compris à Hébron avec l’association israélienne Breaking the Silence. Je prépare un rapport sur le régime des arrestations et détentions. Je dois donner le sens de ce que signifie l’occupation. La détention n’est pas qu’un phénomène qui se situe derrière les barreaux, c’est plus que cela. L’occupation limite de façon importante les libertés des Palestiniens.

Qui pourrait vous aider pour mener à bien votre mandat onusien ? L’Union européenne a-t-elle le poids pour le faire ou seuls les États-Unis peuvent influencer le gouvernement israélien dans ce sens ?

Le problème de la limitation de fonctionnement de mon mandat est une partie minimale d’un problème plus général. Israël empêche la liberté de mouvement de tout acteur indépendant s’occupant de monitoring et de documentation de violations des droits de l’Homme, comme Human Rights Watch, dont le directeur a été chassé, ou comme le bureau du Haut-Commissaire aux droits de l’Homme qui opérait à Ramallah et ne peut plus entrer avec son personnel international. Il y a surtout la situation des Palestiniens confrontés chaque jour à des barrières, des prohibitions, une limite de leurs mouvements et des vexations inacceptables. Il faut garantir à la population palestinienne un sens de la dignité. Les responsables israéliens peuvent m’empêcher d’entrer mais ils ne peuvent pas empêcher une liberté de mouvement à la population palestinienne.

La communauté internationale parle d’une solution à deux États côte à côte, l’un israélien, l’autre palestinien. N’est-ce pas une fiction ?

Je pense que c’est une fiction dans la mesure où cet argument est utilisé par les États pour ne rien faire et attendre que les parties concernées arrivent à une solution négociée. Je pense qu’un État palestinien est encore possible. Il ne va pas tout régler car la question des réfugiés reste à résoudre. Le problème est qu’il faut donner du contenu à ce que j’appelle le mantra des deux États. Lorsque l’occupation militaire israélienne aura cessé, les autorités de l’État palestinien devront garantir la sécurité de toute personne, même s’il y a des colons en Palestine. Du point de vue des droits de l’Homme, on doit leur donner la possibilité de choisir s’ils veulent rester. Mais pas avec la prévarication qui leur est actuellement garantie. Le territoire volé doit être rendu aux Palestiniens. Le droit peut offrir des opportunités d’adaptation. C’est ce paramètre qu’il faut utiliser.

Des États vous soutiennent-ils ?

De nombreux États apprécient mon travail et me soutiennent, surtout venant du Global South. L’Europe est partagée. Certains diplomates en Europe apprécient mon travail et celui de Michael Lynk qui parlent un langage de droit et est factuel. Mais la politique étatique n’est pas encore prête à s’aligner sur cela.

Pourquoi certains États, surtout occidentaux, ne reconnaissent-ils pas l’État palestinien alors qu’ils prônent une solution à deux États ? N’est-ce pas une position hypocrite ?

C’est une bonne question, mais je n’ai malheureusement pas la réponse. L’argument que j’entends souvent est « on n’est pas prêts ». Mais qu’attendent-ils ? Que le peu qu’il reste pour avoir la possibilité d’avoir un État palestinien s’évanouisse ?

En streaming libre sur Play Suisse RTS

And there Was Israël – Et Israël fut, film documentaire du réalisateur suisse Romed Wyder

https://www.playsuisse.ch/fr/show/977159/et-israel-fut

Et Israël fut a été présenté le 15 mai à la Maison de la Paix à Genève, en présence du réalisateur Romed Wyder, du Prof. Ur Shlonsky, Département de Linguistique à l’Université de Genève et du Prof. Cyrus Schayegh, Département d’Histoire et de politique internationale, The Graduate Institute.

L’événement était organisé par le Prof. émérite Riccardo Bocco et animé par Luisa Ballin, à l’invitation conjointe de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID-The Graduate Institute) et de l’Institut des Cultures Arabes et Méditerranéennes (ICAM).

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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