Giuliano Da Empoli: Le Mage du Kremlin, un voyage fascinant entre fiction et réalité imaginée. (Photo: FIFDH/Miguel Bueno)

EDITION FRANCAISE: Né en 1973 à Neuilly-sur-Seine (France), de père italien et de mère suissesse, Giuliano Da Empoli a vécu dans différents pays européens. Titulaire d’un diplôme en droit de l’Université La Sapienza à Rome et d’un master en sciences politiques de l’Institut d’études politiques de Paris, il a fondé le think tank Volta, sis à Milan. Il est également l’auteur du brillant essai Les ingénieurs du chaos, publié en 2019 et sorti en livre de poche ce mois-ci chez Gallimard. Son analyse fine et implacable du rôle inquiétant joué par certains spin doctors permet de mieux saisir leur influence dans certains pays européens, dont l’Italie, et aux États-Unis.

Le journal français Les Échos résume l’engouement que suscite ce premier roman commis par Giuliano Da Empoli, enseignant à Sciences Po, qui fut le conseiller culturel et politique de Matteo Renzi, un ancien Président du Conseil des ministres de l’Italie. « Porté par une actualité brûlante, ce livre moderne et visionnaire, possède de surcroît la grâce intemporelle d’un classique. L’érudition, le style et l’art du récit de Giuliano da Empoli portent cette geste brute et brutale à un niveau d’épure métaphysique. C’est « Le Prince » de Machiavel traversé par les brumes de John le Carré, habité par le vibrato intranquille de la littérature russe ».

Le Mage du Kremlin évoque la nuit où l’énigmatique Vadim Baranov, metteur en scène puis producteur d’émissions de télé-réalité, devenu conseiller de Vladimir Poutine dit le Tsar, a levé le voile pour consentir au narrateur de pénétrer dans les arcanes du pouvoir russe. Baranov, personnage de fiction librement inspiré de Vladislav Soukov qui fut le conseiller de Vladimir Poutine, partage avec le conteur une admiration pour l’écrivain russe Evgueni Zamiatine et les classiques de la littérature française. Précis et admirablement écrit, le roman parvient à créer une atmosphère et à faire entrer lecteurs et lectrices dans la tête de personnages impénétrables : Vladimir Poutine, l’oligarque Boris Berezovski ou Evgueni Prigojine, qui deviendra le fondateur de la milice paramilitaire Wagner, tristement célèbre pour ses exactions en Ukraine.

Le Mage du Kremlin, un voyage fascinant entre fiction et réalité imaginée. Entretien.

Votre ouvrage est d’une précision impressionnante. Comment est-il né ?

J’ai préparé ce roman comme s’il s’agissait d’un essai, en faisant de nombreuses recherches, lectures, voyages et rencontres. L’avantage de ne pas être journaliste est que j’ai pu discuter plus librement avec les gens qui m’ont donné des informations. Mon expertise pour traiter le thème de Poutine n’est pas celle d’un expert de la Russie. Le pouvoir possède certains mécanismes assez universels. J’ai eu une expérience rapprochée du pouvoir y compris de sa violence et de certains de ses aspects. Le Mage du Kremlin étant un roman, j’ai pu aussi y projeter mes sensations, ma perception et mon expérience du pouvoir. C’est peut-être ce qui donne au livre cette résonnance de vérité.

Se non è vero è ben trovato, comme disent les Italiens. Si ce n’est pas vrai c’est bien trouvé !

C’est un peu le principe du roman ! Une porte d’entrée différente par rapport à la réalité qui ne prend pas la place d’un essai, mais qui est également intéressante car elle passe par des sensations, des impressions. Le pouvoir est un lieu chaotique, souvent irrationnel. Le pouvoir russe en est souvent la manifestation, le roman était donc une bonne façon de l’appréhender.

Une personne qui est au pouvoir se sent toute puissante ?

Je pense qu’il s’agit d’un phénomène inévitable du pouvoir, un vrai paradoxe. Quand on ne l’a pas, il faut savoir comprendre les êtres et les situations pour l’acquérir. Et lorsque l’on est au pouvoir des mécanismes se mettent en place qui empêchent souvent de lire correctement des situations et les personnes qui sont en face de vous. Car la personne au pouvoir est concentrée sur elle-même. Les gens lui disent ce qu’ils pensent qu’elle a envie d’entendre. Ce n’est pas seulement valable pour Poutine. Cette chose inéluctable l’est aussi pour d’autres hommes et femmes qui ont du pouvoir, que ce soit en politique, dans les entreprises ou même dans les médias.

Que faire pour empêcher ou limiter le pouvoir absolu ?

Certains systèmes et mesures essayent de limiter le pouvoir. Dans les systèmes démocratiques, en Europe par exemple, on limite la durée du pouvoir d’une personne pour créer des contre-pouvoirs, afin d’atténuer ces phénomènes. En Russie, il y a très peu de limites par rapport au pouvoir. Vladimir Poutine est en place depuis 23 ans, avec une petite interruption qui n’en était pas tout à fait une. Il arrive au paroxysme. J’ai observé le même phénomène dans d’autres contextes.

Lorsqu’un conseiller devient trop influent, trop important aux yeux du Tsar ou d’une autre personne exerçant le pouvoir, il ou elle en prend ombrage…

Cela arrive aussi. Le conseiller est quelqu’un qui doit être utile. La nature carnivore du leader politique est assez fatale. Elias Canetti, dans son ouvrage Masse et puissance, écrit que l’homme de pouvoir veut survivre à tout le monde. Sa logique poussée à la limite est de tuer y compris les gens autour de lui. On le voit même dans nos systèmes, où l’on tue symboliquement et non pas physiquement comme sous d’autres régimes. Mais le mécanisme n’est-il pas le même ?

Le conseiller doit-il savoir, comme dans votre livre, se retirer lorsqu’il sent que le leader qu’il conseille n’est plus intéressé par ses services ou qu’il lui fait de l’ombre ?

C’est ce qui est difficile et nécessaire à faire par rapport au pouvoir. Acquérir le pouvoir est difficile, mais pas impossible. Par contre savoir s’en aller quand on n’est pas encore forcé de le faire est un art très difficile. C’est très rare que quelqu’un y arrive. Le conseiller, dans sa nature, est quelqu’un qui n’aspire pas à prendre la place du leader. Il est d’une nature différente. Il doit être un antidote contre l’aveuglement du pouvoir parce qu’il doit garder une distance. C’est rarement le cas pour les conseillers mais c’est leur mission. Le conseiller qui saura garder une forme de distance saura aussi lorsque c’est le moment de partir.

Quel sera votre prochain livre ?

J’aimerais le savoir aussi ! Le parcours du Mage du Kremlin est inattendu. Il continue d’être traduit en plusieurs langues. Un film est prévu avec une mise en scène d’Olivier Assayas et le scénariste qui retravaille le texte est Emmanuel Carrère. J’ai quelques idées pour la suite… Ce ne sera plus un roman russe, mais cela tournera autour des thèmes qui me passionnent par rapport à l’actualité. Je n’ai pas assez d’imagination pour écrire sur quelque chose qui soit en dehors du monde. Je dois m’accrocher au réel.

Le Mage du Kremlin a été traduit en italien ?

Oui, j’avais même écrit une version originale italienne. Le livre a été bien reçu en Italie aussi. En France il a eu un large écho, parce qu’il existe dans ce pays une tradition de littérature politique et une imbrication entre le politique et le littéraire. En Italie les deux sphères sont plus séparées. La France est très accueillante envers les auteurs qui choisissent la langue française pour s’exprimer. Je lui suis très reconnaissant pour cela.

Quel est votre identité lorsque vous écrivez en français ou en italien ?

Ce sont deux choses différentes. L’italien est ma première langue. C’est quelque chose de plus naturel. Par contre j’ai lu davantage en français qu’en italien. Le français était assez naturel pour moi pour ce livre. Il se rattachait aux nombreuses lectures que j’avais faites et qui m’ont inspiré.

Rencontre à Genève :

Giuliano Da Empoli – Conseiller du tsar

Salon du Livre – La scène du Forum – Samedi 25 mars, 16h00 – 17h00.

À lire : Le Mage du Kremlin (Gallimard 2022) et Les ingénieurs du chaos (Éditions Jean-Claude Lattès 2019 et Gallimard actuel Folio, 2023)

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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