EDITION FRANCAISE: Pourquoi l’Afghanistan ? Fasciné par ce pays, Régis Koetschet lui dédie trois livres récemment parus chez Nevicata : Des cerfs-volants dans la nuit dans la collection L’âme des peuples, ainsi que À Kaboul rêvait mon père – André Malraux en Afghanistan, et L’Afghanistan en partage – Les thés verts de l’Ambassadeur.

Un dicton du Penjab dit que vouloir mettre des Afghans en rang, c’est comme s’illusionner à « peser des grenouilles », tant les intéressés, fiers de leurs traditions et de leur réputation, y mettent peu du leur, écrit Régis Koetschet. Alors, « décoder » l’Afghanistan, rechercher « l’âme de son peuple » sous ses voiles, ses turbans et ses pakols – la galette de laine beige immortalisée par le commandant Massoud – semble être une gageure ou, pour le moins, une aventure à l’issue incertaine.

Avec une solide documentation, son vécu de diplomate à Islamabad puis à Kaboul, la bienveillance de quelques compagnons de route de l’amitié franco-afghane familiers des cols de l’Hindou Kouch, des quatrains des poètes et des rudes réalités de la géopolitique, l’auteur ambassadeur a cherché des clés de compréhension entre « barbes grises» faisant glisser leur chapelet au long d’interminables jirgas, les assemblées tribales, et stratèges américains guidant d’outre-Atlantique leurs engins supersoniques, entre archéologues s’émerveillant depuis un siècle des statues gréco-bouddhiques et turbans noirs les détruisant à la dynamite, entre une jeunesse afghane aux manettes d’un paysage audiovisuel un temps exemplaire et le silence ou l’exil auxquels elle est depuis contrainte.

L’Afghanistan a de tous temps séduit auteurs, chercheurs, photographes et grands voyageurs. André Malraux, Joseph Kessel, Nicolas Bouvier, sans oublier deux écrivaines et photographes courageuses et audacieuses, la Genevoise Ella Maillart et la Zurichoise Annemarie Schwarzenbach. « Dans le bleu muet des burqas et celui, immaculé et éternel, du ciel des miniatures, dans la beauté inatteignable des paysages et l’horreur d’une violence morbide, L’Afghanistan aime garder ses mystères », écrit Régis Koetschet. « Il ne se prête pas à une lecture en noir et blanc trop souvent utilisée dans le langage de la guerre froide et celui de l’islamisme des tâlebân. Il ne rentre pas dans les slides des états-majors de l’OTAN. Il pratique le temps long. L’homme était pressé, il mit un siècle à se venger dit le proverbe. Il raffole des chemins de traverse de la poésie. Il fascine et déconcerte le voyageur tant ce dernier y aura projeté un puissant imaginaire ».

Contant des histoires d’hommes immergés dans la grande Histoire, l’ancien diplomate français est parti sur les traces de son illustre compatriote, André Malraux, qui découvre l’Afghanistan en 1930 avec son épouse Clara, en quête de «la beauté suprême par la sagesse suprême » de l’art gréco-bouddhique du Gandhara, bute sur un Kaboul qu’il trouve « moche » et fait dire à l’un de ses personnages que l’Afghanistan est « fantomatique et absurde » voire « qu’il n’existe pas ».

Dans son ouvrage Des cerfs-volants dans la nuit, Régis Koetschet l’atteste : « Sous ses enfermements, l’Afghanistan témoigne de la vie du monde. Ce qui s’y déroule bien souvent le dépasse. L’écrivaine suisse Annemarie Schwarzenbach l’avait observé lors de son voyage jusqu’à Kaboul, à la veille de la Seconde Guerre mondiale ».

« Ainsi l’Afghanistan est-il à la fois un centre nerveux très sensible de la politique internationale et un État très éloigné et très isolé du monde », estimait-elle. Situé au cœur d’une région en profonde mutation, l’Afghanistan semble ne jamais pouvoir bénéficier à un développement serein, pris en étau par sa géographe et une géopolitique sur laquelle il n’a pas de prise.

À l’été 2021, les conditions chaotiques du retrait américain entraînant celui des Européens montrent que le temps des certitudes occidentales est révolu. Le golfe Persique s’émancipe. L’Inde affiche un

« suprémacisme » décomplexé. Les nouvelles routes chinoises de la soie, les ports et les gazoducs dessinent une cartographie du vingt et unième siècle, constate Régis Koetchet.

L’historien René Grousset voyait dans la fièvre des conquérants de l’Asie centrale jusqu’aux extrémités du Vieux monde « les battements de cœur de l’Histoire universelle ». Qui eût cru que c’est autour de cette Tartarie des confins afghans que s’articule aujourd’hui le « pivot asiatique » de la diplomatie américaine ou « eurasiatique » de Vladimir Poutine ? souligne Régis Koetchet.

D’ancien diplomate, il devient lanceur d’alerte. « Pour la deuxième fois, le 15 août 2021, les tâlebân ont accédé au pouvoir – sans doute assez durablement tant leur contrôle du pays est complet. Ils apparaissent comme les « vainqueurs » d’une guerre sans fin, gagnée par la brutalité terroriste et le jet de l’éponge des Américains lors des conversations de Doha. Ils entendent mettre en œuvre une politique fondée sur une application stricte de la chari’a qui, dans ses premières décisions, restreint jusqu’à la démesure les droits des femmes et des jeunes filles.

Les sort fait aux femmes, fillettes et jeunes filles, invisibilisées d’une main de fer par les maîtres de l’ordre mâle en Afghanistan, est sidérant. Il se dit que ce serait le prix de la « paix » si longtemps espérée par une population épuisée par près d’un demi-siècle de violences de toutes sortes, depuis le coup d’État communiste de l’année 1978 – la révolution de Saur – et l’invasion soviétique qui s’était ensuivie, à la fin de l’année 1979, résume Régis Koetschet. « L’Afghanistan est un pays important – pas simplement sur le plan de la géopolitique – et chercher à mieux le comprendre dans ses ressorts intérieurs a, sans doute, été coupablement négligé par ladite communauté internationale, dans son intervention militaire et politique au lendemain des attaques des tours jumelles à New York, le 11 septembre 2001 ».

Mais qui sont-ils les guides suprêmes de cette « communauté internationale » soucieuse de parer au plus pressé et convaincue de ses valeurs et de son savoir-faire. Le constat de Régis Koetschet est sans appel. « Son départ massif, vingt ans plus tard, tourne la dernière page d’une expérience en demi-teinte, avec des progrès tangibles en matière d’éducation, d’accès aux soins, d’infrastructures, de libertés publiques et de développement institutionnel – concomitant d’une incompréhension mutuelle qui s’est creusée au fil du temps. On qualifie aujourd’hui de « désastre » cet engagement et son issue piteuse, inévitable ou pas ».

« Pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre », selon Richard Werly, co-fondateur avec Paul-Erik Mondron de L’âme des peuples. Comment dès lors aborder l’Afghanistan ? Par la diplomatie, l’histoire, la culture, le sport ? Le bouzkachi est le sport emblématique de l’Afghanistan. Il a été mis à l’honneur par Joseph Kessel dans son roman Les Cavaliers. Certains y voient une métaphore de l’Afghanistan sinon du monde, dans sa course aux grands espaces, sa violence et ses ruses, ses renversements d’alliance, son aspiration presque mystique vers une sorte d’infini », déclare Régis Koetschet. Infini. Comme le bleu du ciel au-dessus des cimes. Bleu immortelVoyages en Afghanistan, tel le titre de l’ouvrage paru aux éditions Zoé sises à Genève en 2003, qui fait la part belle aux textes et photos de trio suisse de grands voyageurs que furent Annemarie Schwarzenbach, Ella Maillart et Nicolas Bouvier.

À lire

Trois livres signés Régis Koetschet parus aux éditions Nevicata

Afghanistan – Des cerfs-volants dans la nuit (L’âme des peuples, octobre 2023)

L’Afghanistan en partage – Les thés verts de l’ambassadeur (octobre 2023)

À Kaboul rêvait mon père – André Malraux en Afghanistan (octobre 2021)

Il paraît que vous voulez me tuer – Trente ans de guerres en Afghanistan vues et vécues par un grand reporter, Ed Girardet (Les Arenes Eds, 2014).

Luisa Ballin est une journaliste italo-suisse accréditée à l’ONU, correspondante du magazine Global Geneva/Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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