Livres coups de cœur: ‘Café Vivre’

Si le semi confinement dû à la pandémie de coronavirus peut saper le moral des personnes de toutes générations, les livres sont un excellent moyen de le relever, un antidépresseur salvateur pour s’instruire et s’évader. Avant de pouvoir se réunir à nouveau en présentiel dans des lieux de convivialité, Global Geneva propose quelques ouvrages qui incitent à s’adonner au plaisir de la lecture, tous genres confondus.

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L’éloge des cafés

Café Vivre est le beau titre choisi par la romancière et essayiste française Chantal Thomas pour introduire le recueil de ses Chroniques en passant, comme elle les nomme joliment, paru aux Éditions du Seuil en 2020. L’œuvre de l’écrivaine française, élue le 28 janvier 2021 à l’Académie française au fauteuil autrefois occupé par Jean d’Ormesson, est à découvrir.

Chroniqueuse de talent, dixième académicienne de l’histoire élue sous la Coupole de la vénérable institution créée en 1634, Chantal Thomas fait l’éloge des cafés dans ce journal de voyage inspirant, « si l’on croit que chaque matin contient une occasion de départ et une chance d’aventure émotive, intellectuelle – la quête d’une certaine qualité de vibrations ».  Les cafés restent incontournables, malgré les restrictions dues au coronavirus, puisque dès l’époque des Lumières, les idées ont circulé non seulement grâce aux livres et aux salons littéraires, mais également grâce à ces estaminets jadis interdits aux femmes.

Dans ses textes publiés dans le journal Sud-Ouest, Chantal Thomas y évoque sa passion pour la littérature, la mer, les voyages et les cafés, bars et bistrots, ces lieux de rencontres, de réflexion et d’échanges que les habitués espèrent voir à nouveau ouverts à la fin des restrictions sanitaires.

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En exergue de Café Vivre, une citation de l’écrivain genevois Nicolas Bouvier, tirée de son livre emblématique L’Usage du monde : « Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent (…). Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine, encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue, avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur ».

Le cœur et ses raisons, ses fulgurances et ses turbulences. « Des chauffeurs de taxi, des voyageurs du métro, un garçon qui demande son chemin, des héros et héroïnes de faits divers, des amoureux qui enferment leur cœur au cadenas, un poète acharné à noter, à l’insu de ses supérieurs, ses mots du jour traversent ces pages. Ils fréquentent, avec le naturel et la liberté qui président à nos rêves éveillés, Casanova, Roland Barthes, Patti Smith, Catherine de Russie, Corto Maltese, ou la princesse Platine », écrit l’auteure.

La conteuse se dévoile tout en finesse. « Dans Cafés de la mémoire j’ai écrit mes errances de jeunesse, ma quête d’expériences et de philosophie à travers les longues heures (en apparence) perdues à causer, boire, rêvasser dans des bars étudiants et des bistrot bohèmes ». De retour à Kyoto, des mots en français, surtout des noms de cafés, l’interpellent, comme autant de petits fragments de sa langue. « Je rêvais sur le Bar S, Le Petit Mec, le Café Elle, le Café Comme Ça, Voir Clair, le Café Cattleya, le Bistrot La Minette, le Tea Room Bon Cup, ou le Bon Bon Café, au bord de la rivière Kamo, qui est finalement devenu mon favori ».

Et de poursuivre : « J’étais une habituée du Bon Bon Café jusqu’à ce que je découvre le Café Vivre et que prenne sens avec lui, avec la force active du verbe vivre, la raison de ma fascination pour ces vocables français au charme troublant. L’effet de dépaysement et d’étrangeté touchait aussi ma langue maternelle, mon identité coutumière, mes rythmes les plus habituels, et le fait de vivre devenait ou redevenait une aventure neuve – un premier pas ».

En lisant Chantal Thomas, une irrésistible envie de retourner dans les cafés et de voyager vers d’autres latitudes surgit, pour conjurer un peu l’impact émotionnel du Covid-19 qui paralyse la planète depuis un an. Se souvenir des belles choses et revivre des moments conviviaux avec familles et amis, comme hier. Avant de s’envoler, dans un futur proche, pour Kyoto ou Venise, y retrouver Corto Maltese, le marin star du neuvième art à l’élégance nonchalante et au troublant mystère imagé par Hugo Pratt.

«Il disparait d’un coup. Hugo Pratt avait la même soudaineté dans sa manière de partir. Il s’en allait à l’improviste, brusquement, sans dire vers où, et comme pour toujours. Sauf, une fois, la dernière, lorsque se sachant très malade, il m’a donné rendez-vous à Venise. Nous avons pris un verre dans le bar d’un grand hôtel un peu à l’abandon. Il m’a montré dans le hall une boîte aux lettres en bois, depuis longtemps inutilisée, et m’a dit : « C’est ici que tu posteras tes lettres pour moi…plus tard », se remémore Chantal Thomas, lauréate du Prix Fémina en 2002 pour Les adieux à la reine.

Café Vivre – Chroniques en passant, par Chantal Thomas, Editions du Seuil.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva. 

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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