Hugo in Argentina, deuxième volet de la trilogie de documentaires de création que vous dédiez au dessinateur, bédéiste et aquarelliste italien Hugo Pratt, a été présenté en avant-première mondiale aux Giornate degli autori, un aperçu autonome de films d’auteurs dans le cadre de la Mostra du Cinéma de Venise en 2021. Et en première romande au Festival FILMAR en América Latina. Pourquoi l’Argentine a-t-elle été importante pour Hugo Pratt ?

En 1950, lorsqu’il débarque en Argentine, alors qu’il rêvait d’aller aux États-Unis, Hugo Pratt découvre Buenos Aires, une ville en plein boom économique et d’une grande effervescence culturelle. Il est un jeune homme avec du potentiel, mais encore loin de ce que sera Hugo Pratt plus tard, lorsqu’il créera le personnage qui l’a rendu mondialement célèbre, le marin au long cours Corto Maltese. Ses dix années en Argentine vont lui permettre d’apprendre le métier. À la fin de sa vie, il se rendra compte, d’une façon lucide, qu’il appartient à une histoire. Tous les personnages auxquels il a rendu hommage et les pèlerinages qu’il a effectués à travers le monde étaient pour lui une façon de s’inscrire dans un ancrage. Il va aller jusqu’au bout de son histoire, dans ses bandes dessinées et dans les livres qui ont constitué son impressionnante bibliothèque.

Hugo Pratt, nom de plume d’Ugo Eugenio Prat, né à Rimini en Italie en 1927 et mort à Pully en Suisse, en 1995, est enterré à Grandvaux. Qu’est devenue son impressionnante bibliothèque ?

Quelque 17’000 livres de Pratt se trouvent au Villars-Palace, dans les Alpes vaudoises en Suisse.

La Suisse a-t-elle été l’antre privilégié de Hugo Pratt ?

Oui, il a vécu à Grandvaux de 1984 à 1995. Quand Pratt dessine Corto Maltese, entre 1967 et 1991, notamment dans Les Helvétiques, il fait un voyage dans un livre, d’où il sort deux pages avant la fin. Hugo Pratt construira et gardera ses archives en Suisse, il créera sa maison et y amenera ses œuvres, dont Il donnera les droits de gestion à Patrizia Zanotti. Pratt disait qu’il a beaucoup pris à l’Histoire et qu’il a voulu rendre à l’Histoire ce qu’elle a de symbolisme et de métaphysique.

Le dessinateur, bédéiste et aquarelliste italien fait partie de ces artistes qui ont fait de leur vie une œuvre. Vous lui dédiez une trilogie filmée. Quels ont été les temps forts de son parcours exceptionnel ?

Le premier volet était Hugo in Africa, le deuxième est Hugo in Argentina, et dans le troisième volet de la trilogie, nous montrerons Venise et une Suisse différente, initiatique, dans laquelle Pratt s’était plongé et qu’il a su rendre de façon magistrale dans son travail.

Pourquoi avoir choisi Venise pour conclure le cycle ?

Parce que la Cité des Doges est un lieu emblématique pour Hugo Pratt. Selon ce que l’on cherche, on peut y trouver des choses très différentes. Le fait qu’il n’y soit pas né, qu’il n’y soit pas mort et enterré est dans la logique prattienne. Il est partout chez lui et est tout le temps ailleurs. J’ai rarement vu quelqu’un qui s’est intégré avec autant de plaisir, de talent et de spontanéité dans d’autres cultures. On le perçoit dans les aventures de Corto Maltese et c’est pour cela que cette bande-dessinée, mythe du neuvième art, reste d’actualité, avec une perception de la multiculturalité très riche et une profonde adhésion.

Comment avez-vous structuré votre trilogie ?

Elle se base sur trois éléments fondamentaux, comme pour parapher la Sainte-Trinité : il y a d’abord le père. Hugo Pratt l’a suivi en Afrique où la famille s’était installée pendant la Première Guerre mondiale lorsqu’il était enfant. Son géniteur va mourir là-bas et Hugo, adolescent, va découvrir qu’il est du mauvais côté de l’Histoire, puisque son père avait été soldat dans les troupes de Benito Mussolini qui occupaient l’Ethiopie. C’est donc le dépassement du père. Dans le deuxième volet, celui du fils, Hugo devient, en Argentine, le chef de file de la bande dessinée. Dans la troisième partie, si on pense au Saint-Esprit, j’évoque Venise, la Suisse et le Pacifique, les trois lieux de ce voyage mystique, culturel et historique que Pratt va entreprendre vers la fin de sa vie.

Venise était bien le lieu où vivait sa grand-mère, dans le ghetto ?

Pratt aimait mystifier les choses. Il semble qu’il avait honte de sa grand-mère qui ne correspondait pas à ses projections. Avec Pratt, vit-on dans la réalité ou dans le mythe ? Il faut accepter que la vérité qu’il raconte se situe en partie dans la réalité et en partie dans une dimension qui va au-delà de la réalité. Ce n’est pas du mensonge, c’est de la mystification, une représentation des choses bien à lui. Pratt était un artiste, il avait un regard et voyait la profondeur des choses. Et sa vie était un spectacle !

Quand sortira Hugo a Venezia ?

Cette troisième partie devrait sortir en 2024 à la Mostra du Cinéma de Venise ou en 2025, l’année du trentième anniversaire de la disparition de Pratt : trois films, trois chapitres importants de sa vie et à 30 ans de sa disparition.

Que pouvez-vous anticiper de la troisième partie de votre trilogie ?

Pour ouvrir Hugo à Venise je vais utiliser une phrase. Lors d’un entretien, quelqu’un lui avait demandé : Monsieur Pratt, comment définiriez-vous le fait d’être Vénitien ? Pratt a répondu : être Vénitien, c’est faire confiance à l’eau. L’eau représente l’inconscient ou le subconscient. Cela veut dire faire confiance à ce que l’on ne maîtrise pas, à ce qui peut nous engloutir.

Cette phrase de Pratt s’accorde parfaitement avec ce qu’est Venise : un lieu unique au monde qui risque d’être englouti par l’acqua alta, la marée haute.

Oui. Et Venise est aussi un labyrinthe, où l’on sait qu’il y a une sortie. Mais qui voudrait sortir de ce labyrinthe inspirant qu’est Venise ?

A voir :

Au Cinélux, Genève. Dimanche 11 décembre à 16h40 : Hugo in Argentina, film de Stefano Knuchel https://www.cinelux.ch/2022/11/21/hugo-2/

Aux Cinémas du Grütli, Salle Langlois, Genève. Dimanche 18 décembre à 18h45 : Un lugar llamado Dignidad, du réalisateur chilien Matías Rojas Valencia.

Aux Cinémas du Grütli, Salle Langlois, Genève. Dimanche 18 décembre, à 21h00 :  Amparo, du cinéaste colombien Simon Mesa Soto.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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