Metin Arditi et le onzième commandement: Quand obéir c’est trahir

Metin Arditi est un romancier talentueux et un intellectuel courageux. En 2021, il a rédigé deux textes stimulants. Conteur prolixe, auteur de vingt-cinq ouvrages en vingt-cinq ans, il analyse, avec lucidité, un onzième commandement perturbant : Quand obéir, c’est trahir, publié le 4 novembre dernier dans Placards & Libelles le quinzomadaire français de la vie intellectuelle. Après avoir publié un roman à la recherche de l’homme qui peignait les âmes.

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Un écrivain francophone, d’origine turque, de confession juive et résidant dans la Cité de Calvin doit-il une loyauté sans faille à Israël ? Pour répondre à cette question, Metin Arditi propose une réflexion profonde en quelques chapitres éclairants, abordant tour à tour : Le bruit de fond de l’antisémitisme ; Jérusalem, capitale de tous les juifs ? Un lien religieux ou culturel métamorphosé en lien politique ; Une nation perpétuellement en arme ? La confusion des rôles ; Plus d’enthousiasme que de discernement ; Une loyauté à géométrie variable ? Tu trahis ! Et l’amour avec discernement.

Homme de mémoire, Metin Arditi se souvient d’une scène de son enfance avec sa mère, en 1957, lorsqu’elle était venue le voir de Turquie pour les vacances de Pâques, quelques mois après la guerre de Suez. « Tu vois, s’il y avait eu Israël, à l’époque (sa mère sous-entendait à l’époque d’Hitler), ils ne nous auraient pas fait ce qu’ils nous ont fait ». Et pour l’enfant qu’il était alors, la règle était claire : « Je devais défendre Israël envers et contre tout. Il en allait de mon salut, et je le fis durant de longues années ».

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À l’époque, Israël offrait soudain aux Juifs un sentiment de sécurité qu’ils n’avaient jamais connu. Deux mille ans d’exil et de persécutions ne s’oublient pas en une ou deux générations, rappelle l’homme de lettres. Le mot de sa mère était devenu à ses yeux comme un onzième commandement adressé à ceux de la diaspora. « Un commandement si sacré qu’on ne saurait en débattre », écrit Metin Arditi. Ajoutant aussitôt : Le peuple qui s’est donné la liberté d’interroger l’Éternel se refuserait-il celle de questionner un État, quand bien même cet État se dirait hébreu ?

Évoquant le bruit de fond de l’antisémitisme et le contexte dans lequel est né l’État d’Israël, Metin Arditi précise que l’image du juif mené aux chambres d’extermination laissait la place à celle d’un peuple assumant son destin et assurant sa défense, au besoin par les armes et avec succès comme lors de la guerre des Six Jours. « Dans les années qui suivirent la Shoah, le sentiment prévalut que, désormais, une expression violente de l’antisémitisme n’était plus imaginable ».

Mais voilà que l’antisémitisme revient et enfle. La clameur s’amplifie. Elle prend de nouveaux habits que l’écrivain détaille. Il mentionne notamment un sondage conduit par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) laissant deviner ce qu’il croit être le plus grand des dangers qui guette les communautés juives de la diaspora : le soupçon de double allégeance.

Envoyé spécial de l’UNESCO pour le dialogue interculturel, Metin Arditi, qui a reçu, en octobre 2018 les insignes de Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres du ministère français de la Culture, décortique subtilement le rapport de l’intelligentsia française et du président Emmanuel Macron envers Israël, faisant référence à une visite en France de l’ancien Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. L’intellectuel genevois ne fait pas non plus l’impasse sur la position d’Israël envers les Palestiniens. « La vérité est qu’à défaut d’une paix, même bancale, la situation s’avèrera toujours plus inextricable. Et Israël se condamnera à demeurer perpétuellement une nation en armes ».

L’écrivain francophone souligne que l’ancien secrétaire d’État américain John Kerry, lui aussi ami d’Israël, avait osé dire : « Israël sera un État démocratique laïc ou un État juif apartheid ». Ce que ne comprennent pas nombre de prescripteurs d’opinion, c’est qu’en refusant de reprendre à leur compte ce choix crucial, en ne le posant pas comme impératif, ils favorisent la perpétuation d’une politique d’occupation et de dépossession contraire aux valeurs du judaïsme, précise Metin Arditi. « Or, c’est lui, le judaïsme, témoin pour les nations de l’universalité de la Loi, qui a permis la persévérance du Juif dans l’Exil et a permis la gloire du Juif diasporique, son concours à la vie du monde dont, modestement, je me revendique ».

Aimer, sans ou avec discernement ? Être fier d’être Juif ? Trahir ? Metin Arditi répond à ces interrogations par un constat : le juif hérite d’un patrimoine moral et culturel exceptionnel. Perpétuer le réflexe de se vouloir à tout prix « fier d’être Juif », l’enseigner comme un dogme aux enfants, ainsi qu’il en va encore trop souvent, porte en soi quelque chose d’une sombre prophétie et renvoie au statut de victime, à une définition victimaire de l’identité juive. « Je juge une telle réduction très injuste à l’égard des sociétés dans lesquelles les communautés de la diaspora vivent libres. Je la juge surtout stérile pour l’avenir de la judéité ».

« Aime et fait ce qu’il te plaît », dit saint Augustin, un mot souvent rétro-traduit en latin par « Ama et quod vis fac ». Si ce n’est qu’Augustin n’a pas utilisé le verbe « amare ». Le texte original dit : « Dilige et quod vis fac ». « Dilige », du verbe « diligere », qui signifie « aimer avec discernement, à juste distance ».

« Sur tout cela je pourrais me taire. Là serait la véritable trahison », conclut Metin Arditi. 

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Metin Arditi magnifie l’homme qui peignait les âmes

Acre, quartier juif, 1078. Avner, 14 ans, pêche avec son père. À l’occasion d’une livraison de poissons à un monastère, son regard tombe sur une icône. C’est l’éblouissement. Non seulement pour l’adolescent mais aussi pour le lecteur et la lectrice séduits par le dernier roman de Metin Arditi au titre évocateur : L’homme qui peignait les âmes.

Il ne s’agit pas d’un portrait mais d’un objet sacré, lui dit le supérieur du monastère. On ne peint pas une icône, on l’écrit, et on ne peut le faire qu’en ayant une foi profonde, découvre-t-on dans ce livre rédigé tout en finesse.Avner n’aura de cesse de pouvoir « écrire »des icônes.Avec ou sans foi, il acquière les techniques, s’empare des textes sacrés, se fait baptiser, abandonne un amour, quitte les siens. Et croise la route de Mansur, un marchand ambulant musulman, compagnon d’un voyage initiatique emblématique, d’Acre à Nazareth, de Césarée à Jérusalem, dans ce Moyen-Orient qui voit Avner devenir l’un des plus grands iconographes de Palestine. Un artiste iconoclaste aussi, à la recherche de l’infinie beauté. Et de cette part de suprême qui est dans chaque personne.

Triomphe du virtuose des couleurs, mais scandale pour l’audacieux qui a osé défier les règles sacrées de l’Église, en esquissant des visages humains empreints de divin.

En exergue de ce roman passionnant, une citation de Jean Giorno : Les joies du monde sont notre seule nourriture. Et en prologue, une énigme : durant des siècles, une icône, dite du Christ Guerrier, fut attribuée à Théophane le Grec. Une icône montrant un Christ prêt à « sortir du cadre » aurait été considérée blasphématoire et brûlée. Il se pouvait que le bois ait été coupé au XI e siècle et que l’œuvre n’ait été réalisée que trois siècles plus tard. Mais la probabilité qu’il soit resté intact étant quasi nulle, cette hypothèse fut écartée. Ainsi, Le Christ Guerrier ne pouvait être de la main de Théophane le Grec. Qui dont était son auteur, iconographe de génie ?

Le talent de Metin Arditi est de parvenir à une immersion féconde dans des univers différents et fascinants, à travers le temps. De combler par l’aisance des mots un désir d’ailleurs. D’imaginer les coulisses de la petite histoire qui côtoie l’Histoire. De conter le parcours de femmes et d’hommes simples, marchant vers un destin peu commun. Comme celui d’un iconographe amené à franchir huit portes.

Tant qu’Avner était juif, seules les trois premières lui seraient ouvertes. Pour franchir les suivantes, il lui faudrait embrasser la foi du Christ. Les iconographes étaient tous des moines qui consacraient leur vie à l’écriture des icônes. Devenir iconographe serait pour lui un bouleversement total :

  • C’est aussi un chemin très long, à la fois technique et spirituel. Les règles d’écriture sont savantes. Et il y a un impératif théologique qui ne s’acquiert que par une longue étude des Textes et par une réflexion profonde, qui mène à la foi. Le don de soi est total.
  • Je suis prêt à m’y atteler de toutes mes forces, dit Avner.

La langue du romancier est belle et sensuelle, la table riche en chapitres aux titres suggestifs : Caresser la soie. Aussi douce que ta peau. Le temps de la réflexion. Une icône vivante. L’esprit en feu. Partir. Sois fou. La ville maudite. Ce que le destin te réserve. Désir. Vengeance. Aux hérétiques, l’Église reconnaissante. Au-delà du devoir. Un instant de vanité. Douceur d’un regard. Un rêve. Là serait la vraie folie. Jusqu’à ce que tombe la nuit. Vertige. Si de l’homme tu fais un roi.

Faut-il s’éloigner de l’amour pour l’idéaliser, le sublimer ? Avner n’allait pas chercher le visage de ses personnages au fond de son cœur, comme il aurait dû le faire. Il ne se laissait guider par aucun mystère ni aucune foi. Il trichait, en particulier pour les Mères de Dieu : c’était chaque fois Myriam qu’il représentait.

Amour. Vérité. Fatalité. Lucidité. Comme tout aurait été plus simple s’il avait eu la foi. Mais voilà, il ne croyait ni à la religion des Juifs, ni à la Résurrection, ni à l’essence divine des icônes. Il trompait son monde, et s’il lui arrivait de le regretter, très vite il se faisait une raison. Peu lui importait qu’il eût ou non la foi, il croyait en la beauté, en celle des icônes, en la consolation qu’elles lui offraient.

L’homme qui peignait les âmes s’interroge : De qui étaient les textes ? Il lui semblait qu’en attribuant leur beauté à Dieu, on privait l’homme de ses mérites. Les icônes non plus n’étaient pas d’essence divine. Elles étaient l’œuvre de l’homme, ce qu’il pouvait produire de plus beau, de plus intelligent, de plus parfait. Et l’homme lui-même n’était-il pas, de toutes les créatures de Dieu, la plus belle ?       

Par orgueil et par la grâce des pinceaux l’homme voulait-il imiter Dieu ? L’étude du grec, les débats au monastère, l’intelligence aigüe d’Anastase, sa générosité, avaient permis à Avner d’accéder aux Textes, de les approfondir, d’en saisir l’immense sagesse. Mais ils lui avaient aussi donné l’occasion de n’être pas dupe de l’utilisation qui en était faite, lorsque l’ambition et la vanité se substituaient à la charité.

Plus dure alors sera la chute.

L’homme qui peignait les âmes, roman de Metin Arditi. Éditions Grasset, 2021.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva. 

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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