Mario Botta : confidences entre livre sur l’architecture, tombe et bains thermaux

L’architecte suisse de renommée internationale Mario Botta a finalement vu inauguré un projet auquel il tient depuis dix ans : la réouverture, en novembre 2021, des bains thermaux de Baden, en Argovie, complexe dédié au bien être qu’il avait dessiné. Le bâtisseur tessinois avait évoqué la rénovation de la plus ancienne source thermale de Suisse dans l’entretien qu’il avait accordé à Global Geneva, lors de la présentation, dans le cadre de Swiss Made Culture à Crans-Montana, de son livre mémoire de l’architecture contemporaine.

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Toutes les photos: Courtoisie du Bureau d’architectes Mario Botta.

Le Fortyseven Spa à Baden, a été inauguré le 21 novembre 2021. Que représente ce projet ?

Ce projet architectural ne propose pas un volume unique, mais insiste sur l’articulation de différentes parties. La station thermale n’a pas de forme précise mais, partant du tissu consolidé du centre historique, elle s’ouvre comme une main vers la rivière, où les différents “doigts” contiennent des activités particulières : vestiaires, piscines chaudes, piscines froides, un espace vert. Toute une série de thèmes se développe le long de la promenade de la Limmat, donnant à la ville une nouvelle configuration. Ce projet rend à Baden la présence du fleuve.

Vous avez perdu un collègue et ami, l’architecte tessinois Aurelio Galfetti, décédé le 5 décembre…

Je me souviendrai toujours de Lio Galfetti pour son engagement dans la construction de l’Académie d’architecture de Mendrisio ; pour l’humanité qu’il a apportée à notre profession…Il a fait sien un slogan : « On ne naît pas architecte, on le devient », une pensée qui continue à soutenir le travail et les joies de notre profession.

Mario Botta parmi les étudiants de l’Académie d’architecture de Mendrisio.

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Lors de notre précédent entretien l’été dernier, vous prépariez un ouvrage sur l’Académie d’architecture de Mendrisio dont vous avez été le moteur, une école d’excellence qui a vu défiler la fine fleur de l’architecture contemporaine : Zaha Hadid, Gae Aulenti, Tadao Ando, Yung Ho Chang, Diébédo Francis Kéré et David Chipperfield. Que représente cette trace écrite ?

Ce livre évoque un moment d’histoire, un bilan de vingt-cinq années d’activités après la naissance de l’Académie que j’ai créée avec Aurelio Galfetti. J’ai quitté l’Académie il y a deux ans, mais je continue de suivre ses travaux. Il m’a semblé utile de faire le point sur ce qu’elle représente pour moi et ce qu’elle signifie pour une génération. Ce regard à vol d’oiseau m’a permis d’analyser ce que j’ai fait, d’expliquer le but de cette école car les nouvelles générations ne le savent pas. Et d’évoquer quelques facteurs politiques clés y relatifs que l’on découvre avec la distance.

Quels commentaires avez-vous reçus ?

Ce compte-rendu ponctuel résume des points significatifs pour moi, ce que j’ai le plus apprécié. Ce n’est pas une lecture objective et il s’agit d’un travail collectif. De nombreux amis me disent que ce livre est le bilan d’une génération, de ce que j’ai souhaité promouvoir avec mes collègues. J’ai tenté de décrire des tendances personnelles et j’ai découvert qu’il s’agissait de tendances collectives, de l’air d’un temps résumant les problèmes inhérents à notre génération, devenus ensuite des modes culturelles. Il s’agissait de la braise sous laquelle se mouvait notre collectivité, comme par exemple l’écologie. Je comprends à posteriori le succès de notre école.

Pourquoi l’Académie d’architecture a-t-elle remporté une telle adhésion ?

Si nous avons 800 étudiants venus de 50 pays cela veut dire que l’Académie correspond à un besoin. Il s’agit d’une école élitaire, même si elle appartient à l’État. Les étudiants suisses paient 4’000 francs d’écolage par année et les étudiants étrangers le double. Des bourses d’étude peuvent être obtenues. Ce livre fait la part belle non seulement aux architectes mais aussi aux penseurs qui sont venus à l’Académie, comme les philosophes Massimo Cacciari et Giorgio Agamben ou l’archéologue Salvatore Settis. L’école ne doit pas être celle de vieux barons et de la cour qui les entoure, sa tâche est de s’ouvrir, de prêter une attention aux problèmes et aux solutions. Elle doit être un brasier qui fait émerger des questions qui peuvent ensuite être résolues par les architectes et même par la politique, si elle a cette sensibilité.

L’Académie d’architecture de Mendrisio offre un supplément d’âme, puisque vous avez souhaité apporter aux étudiants un enseignement technique tout en les sensibilisant aux humanités.

Oui, l’Académie a un profil humaniste. C’est la base du programme que nous proposons, avec deux volets. Chaque projet a sa spécificité. La moitié du temps d’étude et de créativité d’un projet se fait en laboratoire, le reste du cursus est constitué par la théorie, les mathématiques, l’histoire et la philosophie. Dans le curriculum des leçons ex cathedra, les disciplines humanistes ont la prévalence. On pose la question du pourquoi et de l’application d’un projet architectural.

Vous êtes sans doute le seul architecte à avoir côtoyé trois maîtres incontournables de renommée mondiale : Le Corbusier, Carlo Scarpa et Louis Khan, ce qui contribue aussi au rayonnement de l’Académie que vous avez créée.

Oui, ce fut un privilège. Un peu paradoxal, parce que j’ai commencé le métier très jeune. À quinze ans, je faisais déjà ce travail en tant qu’apprenti dessinateur. Lors de mes débuts à l’université de Venise, j’étais le plus vieux des étudiants et à la fin j’étais le plus jeune ! Parce que je terminais mes études avant les autres, avec un curriculum d’apprentissage qui est une tendance en Suisse. Les études académiques renvoient d’au moins dix ans l’entrée dans la profession. Lorsque l’étudiant commence à comprendre la raison de son travail et des autres disciplines, il a dix ans de plus. C’est donc utile de commencer avant, comme je l’ai fait lors de mon apprentissage de dessinateur.

La ville de Baden en Suisse.

Que désirez-vous laisser à vos étudiants ?

Ce sont les étudiants qui m’ont beaucoup donné ! Chacun de nous lègue ce qu’il a fait. Nous verrons si cela laisse une trace. Parce que l’on cherche à répondre aux besoins immédiats de l’être humain : comment construire une maison, une école, une bibliothèque, une église, un lieu de culte. L’architecte apporte des réponses aux questions de la collectivité, il reflète l’histoire de son temps. Il donne une forme, un aspect, une image, une technologie, une culture à l’histoire. La crise que l’on ressent, dénoncée par les jeunes, est aussi le fruit de notre mauvaise conscience. Nous avons mal agi, notamment au moment de la globalisation, du gaspillage énergétique et de la culture de la consommation. Nous réfléchissons aussi à travers l’école, la société, le sport, à ces décennies de folie qui sont passées et que nous ne pouvons plus nous permettre.

Le Tessin a vu naître de grands architectes. La Suisse fédérale ne semble pas être consciente de cette richesse en ne faisant pas souvent appel à eux…

Peut-être que la Berne fédérale n’a pas cette conscience, qui fait aussi défaut au Tessin. Je ne suis pas sûr que les Tessinois aient conscience de l’importance de l’histoire de l’émigration en Suisse. Lorsque j’appelais les grands architectes, penseurs, techniciens pour les inviter à venir à Mendrisio, ville qui ne possède pas d’aéroport, je leur disais que c’est la terre du Borromini et ils le savaient tous. L’Académie d’architecture de Mendrisio a été possible grâce à son histoire de la culture architecturale. Les architectes qui ont travaillé depuis le Moyen-Âge, des maestri comacini à ceux de l’époque moderne, ont fait de la tradition de construire sur différents continents un fil rouge qui nous permet de légitimer notre académie d’architecture.

Vous avez construit des maisons, des écoles, des musées, des églises, une synagogue, vous édifiez une mosquée en Chine et venez de terminer les bains thermaux de Baden, ainsi qu’une tombe.

Le projet de la tombe est né d’une requête du commanditaire qui m’avait proposé de réaliser une synagogue à Tel-Aviv, Monsieur Norbert Cymbalista qui réside avec son épouse Paulette à Genève. Ils souhaitaient avoir une tombe au cimetière israélite (ndlr : sis à Veyrier, le seul cimetière au monde à être situé entre deux pays, la Suisse et la France). La tombe est faite de la même pierre que celle que j’ai utilisée pour la synagogue de Tel-Aviv. Il y a donc des affinités électives ! J’ai dessiné cette tombe double qui a été terminée en juillet. Monsieur Cymbalista, homme d’esprit, s’est fait photographier devant sa tombe, en me précisant qu’il n’y avait pas d’urgence pour occuper ce petit édifice !

La tombe du couple Cymbalista à Veyrier (Genève).

Vous travaillez avec vos deux fils, votre fille et votre belle-fille. Peut-on parler de dynastie professionnelle ?

Non, il s’agit simplement d’une tendance familiale. Si mes petits-enfants décidaient d’être dentistes, je serais aussi content. Mon grand-père était cordonnier, un monde très digne, mais loin de la construction.

Une autre personne est très importante dans l’histoire de la famille Botta : votre épouse Maria. Est-elle la mémoire de votre travail ?

Elle est mon épouse. Même pour le plus génial des artistes, comme Giacometti, dont l’épouse Annette l’a suivi dans sa vie tourmentée, il est important d’avoir à nos côtés et pour référence des personnes qui font autre chose. Elles apportent un regard qui n’est pas le même que le nôtre et une voix hors de la chorale qui peut aider à mieux voir et entendre.

Puis-je vous demander, Madame Botta, quel est pour vous l’œuvre majeure de Mario Botta ?

Pour moi, l’église de Mogno est la plus significative. Parce qu’il a utilisé des matériaux anciens qu’il a traités de manière très contemporaine et qui ont donné un résultat impressionnant.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva. 

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine..

A lire :

Mario Botta Tracce di una scuola, Accademia di Architettura à Mendrisio 1006 – 2021.

Mendrisio Academy Press – Electa

Décès d’Aurelio Galfetti, co-fondateur avec Mario Botta de l’Académie d’architecture du Tessin

L’architecte tessinois Aurelio Galfetti est décédé le 5 décembre 2021 à Bellinzona, a annoncé Keystone-ATS. Né et élevé à Biasca en 1936, il avait décroché son diplôme d’architecte à l’École polytechnique fédérale de Zurich en 1960. Entre 1962 et 1980, il avait travaillé avec les architectes de l'”école tessinoise” Mario Botta, Ivano Gianola, Flora Ruchat, Luigi Snozzi, Rino Tami, Ivo Trümpy et Livio Vacchini. En 2007, il créait un studio à Padoue (Italie) avec l’ingénieur Luciano Schiavon. Parmi les œuvres les plus célèbres d’Aurelio Galfetti figurent les bains publics et le Palazzo della Posta à Bellinzona ainsi que la restauration du Castelgrande de Bellinzona et la Tour de Lausanne. Il avait par ailleurs esquissé la Bibliothèque de Chambéry (en Savoie), la Tour de Padoue et des bâtiments en Hollande et en Grèce. Mario Botta, son ami, a écrit : « Aurelio Galfetti a su transformer une profession en une vocation ».

Aurelio Galfetti était l’oncle maternel de l’ancien Premier ministre français Manuel Valls.

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