Photo: UNHCR

Le 31 mars, 2020, le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres lançait un rapport sur l’impact socioéconomique du Covid-19, notant que « le monde fait face à une épreuve sans précédent ». Avec les sociétés en plein bouleversement et les économies en chute libre, le plus haut responsable onusien l’affirme : Le moment de vérité est arrivé. « Nous devons réagir de manière décisive, innovante et ensemble afin d’endiguer la propagation du virus et répondre à la dévastation socioéconomique qu’il provoque dans toutes les régions ». 

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Dans une déclaration conjointe, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH), le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) ont appelé les gouvernements de tous les pays à assurer un accès équitable aux services de santé pour les réfugiés, les migrants et les personnes apatrides, ajoutant que ces derniers doivent être intégrés aux plans nationaux de réponse au Covid-19, en ce qui concerne la prévention, le traitement et le dépistage. Les migrants et les réfugiés étant disproportionnellement vulnérables à l’exclusion, à la stigmatisation et à la discrimination, notamment lorsqu’ils sont sans papiers. La protection des droits et de la santé de toutes les personnes sera essentielle pour aider à contrôler la propagation du virus.

Faisant écho à l’appel des organisations onusiennes, le débat en ligne organisé par le Club suisse de la presse le 29 avril a souligné l’urgence d’assurer la protection de migrants et réfugiés sur le plan sanitaire et de garantir que leurs droits essentiels soient respectés.

Gillian Triggs, Haut-Commissaire adjointe du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) en charge de la protection internationale et ancienne présidente de la commission des droits de l’Homme australienne, a évoqué le 70ème anniversaire de la Convention sur les réfugiés qui stipule le droit d’accès pour demander l’asile et celui de ne pas être forcé de retourner dans des lieux dangereux. Il y a deux ans, la communauté internationale avait en outre décidé de partager les risques et le fardeau inhérent à l’arrivée de réfugiés et requérants d’asile aux portes de l’Europe. « C’est dans cet environnement légal qu’a lieu la crise due au coronavirus, qui, si elle est sanitaire, est aussi une crise socio-économique pour la protection des personnes les plus vulnérables et qui les discrimine ».

Abordant la situation dans des points chauds, elle a notamment cité la région du Sahel. « L’urgence du Covid-19 s’ajoute à des situations d’urgence constantes dans les pays de l’Afrique subsaharienne dues aux changements climatiques, aux conflits, à la pauvreté et à des systèmes de santé fragilisés. La situation des Rohingyas du Myanmar qui cherchent protection nous préoccupe également. Sans oublier la Grèce et ses centres de réception surchargés dans les îles. Et finalement l’Amérique centrale et la Colombie, où quelques cinq millions de personnes ayant fui le Venezuela cherchent une protection ».

La Grèce en point de mire

Gianluca Rocco, le chef de mission en Grèce de l’Organisation mondiale pour les migrations (OIM), a estimé que la situation a un peu changé par rapport à ce qu’elle était il y a quelques mois, au moment de la crise entre l’Union européenne (UE) et la Turquie, lorsqu’un grand nombre de personnes tentaient d’entrer dans l’espace de l’UE. « Il y a eu une forte réaction de la Grèce pour tenter de fermer ses frontières et nous faisons face maintenant à la pandémie du Covid-19. La combinaison de ces deux facteurs a limité le nombre des arrivants en Grèce. En avril, nous n’avons pratiquement pas eu d’arrivées en provenance de Turquie ».

Le représentant de l’OIM a précisé que depuis le début de l’année, 7’000 personnes sont entrées en Grèce. « Avant, nous avions environ 2000 arrivants par mois. Nous comptons 40’000 personnes sur les îles grecques installées dans des camps prévus pour 10’000 personnes. Nous n’avons pas de cas de Covid-19 parmi la population réfugiée dans les îles. Nous avons commencé à sortir les personnes les plus vulnérables des camps pour les placer temporairement dans des logements ».

La situation est un peu différente dans le reste de la Grèce, où les migrants sont logés dans des appartements et 6’000 migrants sont temporairement hébergés dans des hôtels et dans des camps. « Dans un des hôtels nous avons détecté, il y a dix jours, 150 cas de Covid-19 et dans deux de ces camps, nous avons détectés environ 200 personnes positives asymptomatiques au Covid-19 qui ne nécessitaient pas de soutien médical. L’OIM travaille en étroite collaboration avec le gouvernement grec », a déclaré Gianluca Rocco.

« Avec ou sans coronavirus, la situation des migrants en Méditerranée centrale est horrible »

Caroline Abu Sa’Da, directrice de SOS Méditerranée Suisse, une organisation non gouvernementale créée en 2015 pour porter assistance aux réfugiés tentant de rejoindre des terres d’asile européennes par la mer au péril de leur vie, met en exergue la difficulté d’avoir des statistiques précises. « A Marseille, depuis quelques semaines, deux bateaux humanitaires ont pris des personnes à bord. Elles ont été ensuite débarquées pour la quarantaine, mais il n’y a de facilités ni pour porter secours en mer Méditerranée ni pour témoigner de ce qui s’y passe. Nous savons que la situation en Libye n’est pas meilleure. Le conflit continue. Des cas de Covid-19 ont été constatés et la situation sanitaire était très précaire avant le début de la pandémie ».

Le beau temps favorise les départs mais il n’y a pas de conditions d’accès pour recevoir celles et ceux qui partent, explique Caroline Abu Sa’Da. « Nous n’avons pas de chiffres précis concernant les départs. Beaucoup de gens sont portés disparus. C’est probablement le pire scénario que nous pouvions imaginer dans cette zone. Des témoignages affirment que de nombreuses personnes se trouvaient dans les camps de détention en Libye et qu’elles y sont toujours. Comme l’a dit M. Rocco, le problème n’est pas le Covid-19, mais ce sont les conditions dans les camps de détention, car les deux mètres de distance requis pour tenter de freiner la pandémie du Covid-19 ne sont de toute façon pas respectés. Dans les camps de détention en Libye, les conditions sont horribles. La torture et les mauvais traitements continuent. Avec ou sans le Covid-19, les gens sont piégés dans les camps de détention où ils devraient avoir accès à des soins ».

Gillian Triggs ajoute que les chiffres dont le HCR dispose par rapport aux personnes qui tentent d’arriver de Libye sont en augmentation. « Les passeurs trouvent maintenant des voies d’arrivée à travers les îles Canaries. Nous voudrions avoir une réponse cohérente et une approche commune de la part des pays de l’Union européenne concernant le débarquement des personnes dans des ports sûrs ».

Etienne Piguet, professeur à L’université de Neuchâtel, spécialiste des politiques d’asile suisse et européenne, vice-président de la Commission fédérale des migrations à Berne, a mentionné l’arrivée récente de mineurs non accompagnés dans les îles grecques et l’admission de quelques-uns de ces jeunes en Suisse. « Si le chiffre n’est pas très élevé, il montre que lorsque l’on se met d’accord, il est possible de sauver des gens. Mais le Covid-19 n’a pas changé le paradigme. La pandémie a exacerbé des situations qui étaient déjà là. La tendance est à la fermeture, à l’égoïsme des groupes nationalistes et à la possibilité pour des groupes populistes d’instrumentaliser la question des migrations pour leurs objectifs politiques et argumenter qu’une fermeture stricte des frontières est nécessaire ».

La crise du Covid-19 reflète la difficulté des pays de l’Union européenne à s’accorder sur une responsabilité partagée concernant l’accueil des personnes en quête de protection. Gillian Triggs mentionne « le cauchemar » que serait une explosion de cas de Covid-19 parmi les requérants d’asile dans les camps où la situation est épouvantable. « Le HCR met en place des plans pour venir en aide aux personnes contaminées, en prévoyant des hôpitaux avec la distanciation nécessaire ».

La représentante du HCR cite l’Afrique où les cas de contamination et de morts du Covid-19 sont relativement bas. « Le continent africain a l’expérience de l’épidémie d’Ebola. Nous pouvons apprendre de leur expérience. Mais il ne faut pas oublier que la distance de deux mètres et le lavage des mains sont difficiles dans des camps surchargés. L’une des priorités des 400 bureaux du HCR sur le terrain est de distribuer, à travers les communautés et les ONG, du savon, du matériel hygiénique et de l’eau, et rendre les personnes attentives à l’importance des mesures à prendre ».

Photo: UNHCR

L’indécision politique de l’Union européenne

La question des camps bondés sur les îles grecques est politique et elle illustre l’incapacité des pays de l’UE à faire front commun concernant les mesures à prendre non seulement sur les îles grecques mais plus généralement aux frontières de l’Europe pour l’accueil des migrants. « La Grèce a mis en œuvre un plan dans les camps concernant le Covid-19 qui est assez bon », estime Gianluca Rocco. Le représentant de l’OIM ne passe pas sous silence la difficulté, dans les camps, de convaincre certaines communautés de se faire tester. « Dans les communautés africaines, certains ne comprennent pas l’importance de tester les gens, car ces personnes n’ont pas l’impression d’être malades. Elles sont sceptiques et ne veulent pas aller en quarantaine. La question est : doit-on faire intervenir la police pour garder les gens en quarantaine ou doit-on mieux expliquer les risques et prouver que la quarantaine est une mesure efficace pour eux et pour ceux qui vivent avec eux ».

Qu’en est-il de la maltraitance dans les camps ? « Ce que je peux témoigner c’est que dans les 32 camps en Grèce, les gens ne sont ni maltraités, ni isolés », affirme Gianluca Rocco. « Ils sont relativement libres de se mouvoir, du moins à l’intérieur des camps. Nous devons au contraire leur demander de restreindre leurs mouvements et de limiter les contacts avec les autres groupes ».

La honte de l’Europe, livre de Jean Ziegler, pour une « insurrection des consciences »

Le sociologue suisse Jean Ziegler, membre du comité consultatif du Conseil de droits de l’Homme de l’ONU, utilise un langage moins aseptisé que celui de la diplomatie et des organisations internationales pour décrire la situation des camps de requérants d’asile et autres migrants, notamment sur l’île grecque de Lesbos où il a effectué un voyage d’étude en mai 2019. Dans son livre Lesbos, la honte de l’Europe (paru au Seuil en janvier 2020), le sociologue et ancien membre du Parlement suisse témoigne des « conditions sanitaires et nutritionnelles effroyables » dans lesquelles sont parqués hommes, femmes, enfants et vieillards qui ont fui les guerres ou les violences en Syrie, Afghanistan, Iraq, Iran et Libye notamment.

Dans son dernier ouvrage, Jean Ziegler ne témoigne pas seulement des conditions de survie des requérants d’asile et autres migrants. Son constat est plus profond. Il rappelle par exemple le contexte dans lequel se trouvait la Grèce, étranglée par les créanciers internationaux face à sa dette économique colossale, lorsqu’elle a dû faire face à l’afflux des migrants. Il mentionne aussi l’importance de la force de frappe des lobbyistes de l’armement, très efficaces à Bruxelles. Puisque, selon les prévisions de l’Union Européennes, les postes de ses instances liées aux migrants et à la sécurité des frontières de l’Europe verront leurs budgets augmenter considérablement. Sans oublier que « la « sécurisation des frontières » assure aux marchands d’armes des profits faramineux, aux frais du contribuable européen, écrit Jean Ziegler.

Si les mots ont encore un poids, son livre est un coup de massue. La description des conditions de vie des requérants d’asile et des migrants dans les camps officiels ou « non officiels » est effarante : terreur, angoisse, tragédies, maladies, traumatismes psychologiques, manque d’eau, pénurie de nourriture ou aliments avariés, absence de toilettes, de douches, de médicaments et de médecins, crèches et écoles inexistantes, harcèlement et parfois viols subis par de nombreuses femmes et des mineurs au plus profond de la nuit. Désespoir de nombreux enfants « qui s’automutilent ou tentent de se suicider ». Après avoir fui leurs pays ravagés par les conflits, les bombardements, la misère ou subi tortures, privations et humiliations dans les geôles ou les camps en Libye notamment, avant de subir le calvaire imposé par des passeurs sans scrupules qui les ont dépouillés de leurs dernières ressources pour la traversée en mer dans des embarcations de fortune, les requérants d’asile et autres survivants déchantent vite après leur arrivée tumultueuse dans les îles grecques ou italiennes ou, plus tragique encore, en Bosnie-Herzégovine, Etat meurtri par la guerre dans les années 90 et où les conditions de survie des nouveaux arrivants sont effroyables.

Injuste, voire sévère Jean Ziegler face à l’impuissance de l’ONU et de ses entités qui œuvrent sur les terrains de souffrance ou envers une Union européenne tétanisée par la montée en puissance des partis ou dirigeants xénophobes, nationalistes ou racistes dans nombre de pays qui la composent ? Pourfendeur d’une certaine hypocrisie assurément. Le membre éminent et turbulent du comité consultatif du Conseil des droits de l’Homme, ne manque toutefois pas de souligner le travail des fonctionnaires et travailleurs internationaux qui œuvrent sur le terrain. Ainsi que les efforts des ONG et de la société civile en général qui démontrent une belle solidarité envers les migrants. Et, pour la pratiquer depuis des années, Jean Ziegler sait que l’Organisation des Nations Unies est corsetée par le bon vouloir politique de ses Etats membres quant au paiement de leurs cotisations qui permettent la mise en œuvre des programmes d’aide aux personnes les plus vulnérables.

Si Jean Ziegler fustige notamment les Européens, c’est pour leur rappeler que l’Europe et les autres pays occidentaux avaient clamé : « Plus jamais ça », après les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale. « L’Union européenne est une construction démocratique. Or, il n’y a pas d’impuissance de principe à la démocratie. Nous, citoyennes et citoyens, détenons le pouvoir de la honte. C’est à nous de renverser les rapports de force. Nous devons mobiliser l’opinion publique, organiser notre combat. Déclarer la guerre à la stratégie de la terreur qui détruit les bases morales de l’Europe. Nous, peuples d’Europe, devons imposer la cessation immédiate des versements européens aux Etats anti-réfugiés. Partout sur le continent, nous devons obtenir le strict respect du droit universel de l’homme à l’asile », conclut-il.

Trois liens pour en savoir plus

  1. Club suisse de la presse : https://pressclub.ch/covid-19-comment-proteger-les-refugies-ultra-vulnerables/

2. Jean Ziegler, émission Géopolitis (RTS et TV5Monde):

3. Caroline Abu Sa’Da, invitée de La Matinale (RTS)

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