EDITION FRANCAISE: La deuxième vague de Covid-19 frappe de plein fouet des millions de citoyens sur tous les continents. À l’incrédulité ressentie depuis mars dernier a succédé l’angoisse. Pour tenter de comprendre la réalité imposée par cette pandémie, Patrick Chappatte a plongé Au cœur de la vague. En ouverture de son ouvrage, paru aux éditions Les Arènes Paris le 4 novembre 2020, jour où il a reçu le Prix de la Fondation pour Genève, Chappatte évoque la genèse de son immersion dessinée aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Homme à la vaste culture, doté d’un humour tout en finesse, Chappatte cite Balzac « dont l’ensemble d’ouvrages rassemblés sous le titre La Comédie humaine résume le dessin de presse. (Voir l’article – version anglaise – de Luisa Ballin sur Chappatte)

L’humour, politesse du désespoir, arme d’invitation massive à résister : « Lorsque la pandémie a commencé, nous avons échangé des images et des blagues, ce qui nous a aidé collectivement. Même si l’humour n’est pas remboursé par l’assurance », déclare le dessinateur, tout en précisant : « À l’époque hyper-technologique où nous vivons, face à la pandémie, fléau sorti du Moyen-Age, nous avons eu des réflexes universels identiques : se tenir à distance, s’enfermer dans des murs et se mettre en quarantaine, mot rappelant la peste noire ».

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Réalité universelle et intime, le coronavirus est entré dans la tête de Chappatte après un appel téléphonique du professeur Didier Pittet, médecin-chef du service de prévention et contrôle de l’infection aux Hôpitaux Universitaires et Faculté de Médecine de Genève, par ailleurs collaborateur de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour la sécurité des soins. (Voir l’article Switzerland and the Pandemic dans Global Geneva)

Personnalité devenue incontournable, invité régulier sur de nombreux plateaux de télévision, le Prof. Pittet a été choisi par le président français Emmanuel Macron pour présider une commission indépendante d’évaluation de la gestion de la crise du coronavirus en France. Surnommé Dr Mains propres, Didier Pittet est aussi le personnage central du livre Le Geste qui sauve, après avoir démocratisé l’usage de la solution désinfectante hydro-alcoolique inventée par un pharmacien des HUG, sauvant ainsi chaque année des millions de vies dans le monde. Le Prof. Pittet aurait pu devenir millionnaire s’il l’avait brevetée. En 2007, il a été élevé en au rang de commandeur de l’Ordre de l’Empire par la reine Elisabeth II d’Angleterre, l’anoblissement le plus élevé pour un étranger. Il est désormais un héros de BD.

« Le Prof. Pittet nous a raconté ce qui se passait dans les hôpitaux italiens, les coups de fils des gens qu’il avait formés et qui lui racontaient l’horreur absolue. Ces histoires n’étaient pas encore sorties dans la presse italienne. Stupeur ! Je suis alors pris d’effroi. Le virus entre dans ma tête ce samedi 7 mars 2020. L’objet de cet appel était de lancer une campagne. Nous l’avons montée en trois jours, avec des humoristes, avec mon confrère Zep et avec des youtubers », explique Chappatte.

Les petites mains qui ne tremblent pas

Le journaliste dessinateur prend des notes. « Trois jours après, je suis dans un dîner en ville où j’attrape le coronavirus. Nous étions dans cette période incertaine où l’on bascule de l’innocence à la réalité dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Le coronavirus ne m’a pas quitté comme thème ». Outre les échanges téléphoniques réguliers avec le Prof. Pittet, Chappatte suivra, de mars à septembre, d’autres personnages inoubliables travaillant à l’hôpital de Genève : le professeur Jérôme Pugin, chef des soins intensifs, Dagmar Dimeglio, infirmière qui trie les patients Covid, Akram, Giovanni et Moussa, trois agents hygiène et propreté aux HUG. Sans oublier Olivier Grau, policier dans le quartier des Pâquis et la doctoresse Roberta Petrucci de Médecins sans frontières, qui avait été sur le terrain pendant la crise de l’Ebola.

« Je les remercie de la confiance qu’ils m’ont accordée, parce qu’ils se sont beaucoup livrés, pour prendre date de ce moment unique. Dans le reportage, Jérôme Pugin raconte ses émotions, ses peurs. Car tout le monde a eu peur. Et puis ces nettoyeurs et nettoyeuses, personnages formidables, parfois parents de petits enfants qui racontent avoir aussi ressentis cette peur. Ces petites mains, comme je les appelle, se sont tous portés volontaires pour entrer dans la zone dite sale pour faire un travail tout en bas de l’échelle sociale. Et ils ont eu le même mot incroyable et touchant : on adore notre travail, m’ont-ils dit. Je voulais rendre hommage à la conscience professionnelle, à l’héroïsme quotidien de ces travailleurs. À les faire devenir de héros sanitaires à héros de bande dessinée », souligne Chappatte qui a tenu à les immortaliser dans son livre le plus personnel.

« Une reculade assez terrible du New York Times »

Dans cet entretien en ligne, un des temps forts des Assises presse et démocratie du Club suisse de la presse, Chappatte a aussi accepté d’évoquer la reculade surprenante du New York Times, qui a décidé de ne plus publier de dessins de presse et donc de mettre fin au contrat qui le liait au dessinateur suisse, après une collaboration de dix-huit ans. « On quitte le Covid-19 et la protection sanitaire et on passe à un autre mal de notre époque, où règne le principe de précaution qui s’étend à l’humour et aux opinions, chose qui ne touche pas que la presse, mais aussi les institutions, les écoles, les gouvernements et les entreprises », estime-t-il.

Pour le dessinateur suisse « la question du New York Times est une question de gestion de crise. La manière de gérer un dessin qui a fait problème, qui n’était pas de moi, et que les responsables du journal avaient eux-mêmes choisi de publier, est un détail important et intéressant. Le cœur du métier de presse, n’est-il pas de mettre à distance, d’expliquer, de faire débat ? Non ! Leur manière de gérer cela a été, comme c’est malheureusement le cas dans le management moderne, de s’excuser, de s’excuser et de s’excuser encore. De reculer et finalement de trouver la solution la plus simple : celle de renoncer. Puisqu’ils ont eu un problème avec un dessin, ils ont renoncé à tous les dessins de presse ! C’est une solution efficace et c’est malheureusement une reculade assez terrible ». (Voir video de Chappatte “on the making of an editorial cartoon.”)

Peut-on dire que le journal qui était considéré le plus influence du monde s’est autocensuré? «Oui. Il s’agit bien d’autocensure préventive, en appliquant le principe de précaution ! C’est un signal terrible, parce que le New York Times est un symbole. Un ami d’Amérique centrale, réfugié aux Etats-Unis, est venu vers moi non pas pour me parler de ses malheurs avec des autocrates de son pays, mais il m’a dit : c’est terrible ce que le New York Times a fait, parce que tous les journaux d’Amérique du Sud regardent le New York Times comme un modèle. Ils peuvent se dire que si le New York Times l’a fait, pourquoi pas nous ? », se désole le dessinateur suisse.

La liberté d’expression est compliquée sous toutes les latitudes. « La liberté d’opinion est quelque chose qu’il faut gérer, et qui en vaut la peine. Parce que si on ne le fait pas, nous perdons notre âme », résume Chappatte.

Une ultime question à celui que son ami et confrère Hermann, caricaturiste à la Tribune de Genève, appelle l’OVNI Chappatte. Suite au résultat de l’élection présidentielle aux Etats-Unis et à la victoire du duo Joe Biden-Kamala Harris, le président sortant Donald Trump, que Chappatte a beaucoup croqué, ne va-t-il pas lui manquer ? « Trump ne va pas me manquer, parce que, comme le Covid, il est là pour rester. Vous avez remarqué ? », conclut Patrick Chappatte en souriant.  

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva. 

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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