Edition Française

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Après que l’ONU ait chargé, en 2017, le juge tanzanien Mohamed Chande Othman d’examiner d’éventuel nouveaux éléments d’information émanant d’États membres de l’ONU, l’actuel Secrétaire-général des Nations Unies Antonio Guterres entend donner un nouvel éclairage qui pourrait permettre de lever certains doutes sur les causes de l’accident d’avion qui a coûté la vie à celui qui fut le patron le plus audacieux de l’Organisation des Nations Unies, le Suédois Dag Hammarskjöld.

Dans son rapport rendu public en octobre dernier, Mohamed Chande Othman écrit que « Nonobstant les progrès encourageants accomplis, nous ne sommes pas en mesure de dire que les investigations effectuées par tous les Etats Membres sont exhaustives…certains États n’ayant pas répondu quant au fond aux demandes à eux faites ou sembleraient avoir conclu que leurs textes internes n’autorisent pas d’ordinaire la consultation des archives de leurs services de renseignement, de sécurité et de défense que lesdites archives ne renferment pas de renseignements utiles », peut-on lire dans la version française du document.

L’ancien Président de la Cour suprême de la République-Unie de Tanzanie, nommé Éminente Personnalité par l’ONU, ajoute, avec une constante prudence, que l’on pourrait et devrait « lever ces obstacles, étant donné l’extrême singularité des circonstances entourant la présente affaire. S’agissant des États Membres avec lesquels je suggérerais d’approfondir le dialogue, qu’il me soit permis de faire observer ce qui suit. 

Bien que la nette majorité des membres de l’Assemblée générale ait exprimé le souhait de faire la lumière sur les faits, les pays qui détiennent le plus probablement des informations importantes ne les ont pas divulguées. S’il existe des informations susceptibles de nous en apprendre davantage sur les causes de l’accident, il est probable qu’elles se trouvent encore dans les archives des services de renseignement, de sécurité et de défense d’un petit nombre d’États Membres.

Ces États doivent encore confirmer précisément l’existence de tout élément pertinent ou, dans le cas où ils n’auraient aucun élément de ce type, répondre de manière exhaustive aux demandes qui leur sont faites et préciser explicitement et sans équivoque la nature et les résultats de leurs recherches ».

Et Mohamed Chande Othman de persister : « J’insiste une fois encore sur le fait que nous devons continuer de conjuguer nos efforts afin d’établir la vérité. Cela est non seulement important au regard du rôle que joue l’ONU dans le monde et de ses relations avec les États Membres, mais aussi du devoir qu’a l’Organisation vis-à-vis des familles des victimes et de l’établissement de la vérité historique. Encore une fois, nous avons beaucoup progressé vers une connaissance plus complète des conditions et des circonstances qui ont conduit à l’accident du vol SE-BDY. Il faut encourager les États Membres à redoubler d’efforts: leur participation active reste indispensable pour mettre enfin au jour les informations qui permettront de mener à bien l’enquête sur cette tragédie ».

« Les assassins courent toujours »

Le journaliste Maurin Picard, qui fut correspondant au Siège de l’ONU à New York et qui suit l’actualité des opérations de maintien de la paix des Nations Unies, utilise un langage moins diplomatique pour rappeler que la mort de Dag Hammarskjöld reste mystérieuse. Pour sa minutieuse enquêté, qui a duré trois ans, et l’écriture de son livre qui se lit comme un roman d’espionnage, il s’est rendu à Paris, Stockholm, Oxford, Hong Kong, Londres, Bruxelles, Johannesburg, New York et en Zambie. Dans Ils ont tué Monsieur H, paru au Seuil en mai 2019, l’auteur n’a pas de doutes : « Les assassins courent toujours ».

S’il précise que « Toutes les personnes évoquées dans ce récit sont jusqu’à présent présumées innocentes », Maurin Picard pose les questions qui fâchent : la mort de Dag Hammarskjöld était-elle un tragique accident d’avion ? Un acte voulu ? Une « conjuration d’opportunistes », où se croisaient espions, émissaires britanniques, membres des services de renseignements sud-africains, diplomates, mercenaires français, hommes de main, industriels belges et un pilote au passé trouble ? (Voir liens RTS)

Les décennies passent. L’énigme reste. Ceux qui pourraient parler prennent de l’âge et s’en iront. Certaines archives restent fermées. Pourquoi cette affaire continue-t-elle de hanter les consciences ? Qui veut oublier qu’en 1953, le Suédois Dag Hammarskjöld avait pris les rênes de l’ONU dans un contexte de Guerre froide, une période de décolonisation et de revendication du droit des peuples et des nations à l’autodétermination ?

Dag Hammarskjöld avec le Président cubain Fidel Castro. (Photo: ONU)

Volontaire – téméraire diront certains -, le deuxième Secrétaire-général de l’histoire de l’ONU entendait placer l’institution qu’il dirigeait au centre de la scène politique internationale bien décidé à jouer pleinement son rôle de facilitateur de paix partout où les conflits faisaient rage. Alors que les Etats membres du vénérable organisme le voulaient plus Secrétaire que général, Monsieur H. décidait d’aller à la rencontre du dirigeant Moïse Tshombe, pour tenter de mettre fin à la sécession de la province congolaise du Katanga, riche en minerais et pierres précieuses.

Le 18 septembre 1961, vers minuit, le DC-6 quadrimoteur argenté qui conduisait Dag Hammarskjöld et ses collaborateurs à Ndola en Rhodésie du Nord, alors sous protectorat britannique et qui deviendra la Zambie, s’écrasait dans la brousse, balayant les ténèbres d’un halo lumineux. L’enquête officielle conclura à l’accident et à l’erreur d’un équipage « fatigué et inexpérimenté », négligeant des témoignages capitaux et laissant des questions cruciales sans réponse : y avait-il un autre avion dans le ciel de Ndola au moment du crash, comme l’affirme un témoin ?

Qui étaient les mercenaires présents sur place ? Pourquoi les secours furent-ils déclenchés avec dix heures de retard ? Pourquoi le Secrétaire-général de l’ONU, retrouvé mort près d’une termitière, avait-il un as de pique dans son col de chemise ? Monsieur H. fut-il victime d’un acte organisé par des personnes que son courage dérangeait ? 

Après la mort tragique de Dag Hammarskjöld, il y eut, selon l’ancienne Secrétaire-générale adjointe de l’ONU Margaret Anstee, citée par Maurin Picard, « un accord tacite de ne plus jamais avoir un secrétaire général aussi déterminé. Il est permis de penser que cela s’est passé exactement ainsi ».

Le rapport du juge Mohamed Chande Othman et le livre de Maurin Picard permettront-ils de faciliter la levée de l’omerta sur les causes de la mort de Dag Hammarskjöld ? Le juge tanzanien recommande notamment que l’ONU nomme une personnalité indépendante qui sera chargée de poursuivre le travail qu’il a entrepris, signalant plusieurs points à examiner en priorité:

« Il faudrait notamment procéder à une étude balistique des photographies fournies par le représentant indépendant de la Suède, qui montrent semble-t-il des impacts de balles dans ce qui pourrait être l’épave du DC-6 ; rechercher tous les registres disponibles consignant les décollages et atterrissages d’avions dans les aéroports de Brazzaville et des environs en septembre 1961 ; procéder à l’analyse des pièces relatives à Van Risseghem (un pilote belge, ndlr), y compris les carnets de vol ; solliciter des renseignements précis auprès des archives des services de renseignement des États-Unis et du Royaume-Uni ; demander à l’Afrique du Sud l’autorisation de consulter les documents du SAIMR ; rechercher des informations sur Germani et Schäfer (un mercenaire allemand, ndlr); donner suite à d’autres questions mentionnées dans le corps de mon rapport ».

La détermination du juriste tanzanien Mohamed Chande Othman va-t-elle enfin payer ? L’Assemblée générale de l’ONU a adopté le 27 décembre 2019 une résolution, prolongeant jusqu’en 2021 l’enquête internationale sur la mort mystérieuse en 1961 de l’alors Secrétaire général de l’ONU, le Suédois Dag Hammarskjöld. Initiée par la Suède, la résolution a recommandé la reconduction dans ses fonctions du juriste tanzanien.

Le témoignage de Jean Ziegler

Le sociologue suisse Jean Ziegler, ancien parlementaire national et actuel conseiller du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, a connu Dag Hammarskjöld. Il explique au Global Geneva le contexte de l’époque.

« Le 30 juin 1960, le Congo devient indépendant et Patrice Lumumba est nommé Premier ministre. La province minière du Katanga fait sécession le 11 juillet 1960. Le chaos s’installe. Dag Hammarskjöld décide alors, pour la première fois, de prendre l’administration de tout un pays et la création d’une armée internationale, les Casques bleus, pour réintégrer le Katanga au Congo. L’ONU recrute alors des personnes francophones, à la condition qu’elles ne soient ni Belges, ni Françaises, à cause du passé colonial. Il restait les Haïtiens, les Canadiens et les Suisses.

J’ai été recruté et je suis devenu pendant deux ans l’assistant de Brian Urquhart, le Représentant spécial de Dag Hammarskjöld à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa. Pour mon premier poste, j’étais junior expert au Congo. Dag Hammarskjöld est venu plusieurs fois au Congo pour négocier avec les Katangais. Je le voyais dans le bureau de Brian Urquhart. Je l’écoutais », se souvient Jean Ziegler.

Pour le sociologue suisse, Dag Hammarskjöld avait l’aura du Secrétaire-général d’une l’ONU qui était à l’époque une puissance mondiale, comme il l’explique dans son livre Le bonheur d’être Suisse (Seuil et Fayard, 1994)où, dans un chapitre consacré au Congo, il fait le portrait d’Hammarskjöld.

Jean Ziegler partage l’hypothèse que Maurin Picard développe dans son livre précis, et très bien documenté. « Je pense que l’hypothèse de l’assassinat du Secrétaire-général de l’ONU est plausible. Je peux témoigner de la haine incroyable des pouvoirs katangais et des Occidentaux à l’égard d’Hammarskjöld, y compris des dirigeants de la Belgique, des Etats-Unis et de la France de De Gaulle, qui ont tous soutenu la sécession du Katanga.

Pourquoi ? Parce que nous étions à l’époque de la Guerre froide et que Patrice Lumumba, devenu Premier ministre du Congo en 1960, était considéré par les Occidentaux comme un agent de Moscou. Les Occidentaux voulaient garder le contrôle des mines et c’est pour cela que le Katanga a fait sécession. Lumumba a été abattu de la main de mercenaires ».

L’ancien parlementaire suisse rappelle que « le coup d’Etat perpétré par le colonel Mobutu en juillet 1960 a été téléguidé par les Occidentaux. Dag Hammarskjöld s’est dressé contre les Occidentaux en déclarant que le Congo était un Etat souverain et qu’il fallait mettre fin au gouvernement sécessionniste katangais. Et par les armes si c’était nécessaire. C’est ainsi qu’il a mis sur pied une armée internationale composée d’Indiens, d’Ethiopiens, de Suédois, etc. Les premiers Casques Bleus ont, en 1963 après la mort de Hammarskjöld, mis fin à la sécession du Katanga qui est depuis lors à nouveau une province congolaise ».

Jean Ziegler l’affirme : « Hammarskjöld avait vu juste, mais il a suscité une haine incroyable. Il était pour la négociation. Je me souviens qu’avec Brian Urquart, nous l’avons accompagné à l’aéroport en septembre 1961. Il est parti de l’aéroport de celle qui est aujourd’hui la ville de Kinshasa, pour Ndola, une ville frontalière de la Rhodésie du Nord, à l’époque une colonie anglaise, qui est aujourd’hui la Zambie. Hammarskjöld voulait négocier avec Tshombe la fin pacifique de la sécession du Katanga parce que tout l’avenir du Congo était conditionné par la fin de cette sécession. Tous les revenus du Congo venant des mines qui étaient entre les mains des sécessionnistes ».

Le conflit était déclaré : « Casques bleus onusiens contre des mercenaires qui étaient l’armée des sécessionnistes ». Jean Ziegler résume la chronique d’une tragédie annoncée. « Qu’est devenu le mystérieux avion qui suivait l’avion de Hammarskjöld et qui l’a abattu, peut-être avec la complicité des autorités anglaises qui avaient le pouvoir dans celle qui est aujourd’hui la Zambie ? Comment expliquer le comportement très curieux du gouverneur anglais de Zambie ? Le Sous-Secrétaire-général Brian Urquhart m’a dit et l’a écrit dans ses mémoires qu’il pensait que Hammarskjöld avait été assassiné par les mercenaires sur la demande des Occidentaux qui étaient derrière la sécession ».

Et Jean Ziegler de préciser : « Des officiers français d’Alger, qui avaient fait le putsch contre De Gaulle, avaient été recrutés ensuite par les services secrets français pour encadrer ceux que l’on appelait les gendarmes katangais, l’armée sécessionniste de Tshombe ».

Le sociologue suisse pense-t-il qu’avec la volonté de l’actuel Secrétaire-général de l’ONU Antonio Guterres, avec les révélations du journaliste Maurin Picard et avec le rapport du juge tanzanien, l’on saura un jour la vérité sur les causes véritables de la mort de Dag Hammarskjöld ? « Les causes politiques nous les connaissons. Hammarskjöld voulait maintenir un Congo indépendant et réunifié. Le conflit était politique et géostratégique. L’hostilité des multinationales et des Occidentaux contre Hammarskjöld sont des faits connus, mais le mécanisme de la mise à mort de Hammarskjöld, la manière dont son avion a été descendu et le mystère de la tour de contrôle de Ndola laissée vide alors que l’avion du Secrétaire-Général de l’ONU était annoncé reste à découvrir.

Pour mémoire : les Anglais au pouvoir en Rhodésie du Nord étaient responsables de la tour de contrôle qui était vide à ce moment-là. Le mystérieux avion qui est apparu dans le ciel est un fait clair, la matérialité de l’attentat est claire. La seule chose que l’on ne sait pas, et que probablement on ne saura jamais, c’est qui était le pilote de l’avion qui a attaqué celui de Hammarskjöld ? Et qui étaient les commanditaires de cet acte ? Des barons miniers ? Des mercenaires ? », conclut Jean Ziegler.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva. 

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

Ils ont tué Monsieur H Congo, 1961. Le complot des mercenaires français contre l’ONU par Maurin Picard. Editions Seuil.

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