Sritharan Thambithurai, surnommé Chef Sri (vêtu de blanc) a collaboré avec la brigade du Zanzibar Restaurant. Photo Nicolas Righetti - Hospice Général, Genève.

ÉDITION FRANÇAISE: La musique adoucit les meurs. L’amour passe par l’estomac. Et la cuisine réjouit les cœurs. Surtout lorsque des restaurateurs locaux partagent leurs fourneaux avec des cuisiniers réfugiés pour concocter des menus inédits. Après Paris, Lille, Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Rennes, Nantes, Dijon, Montpellier et Marseille, ce festival culinaire original signe un retour gagnant à Genève. « Nous sommes convaincus, au sein de l’association Refugee Food, que la cuisine et les repas partagés sont essentiels pour créer des liens, apprendre les uns des autres, se raconter, et pourquoi pas, apprendre un métier derrière les fourneaux. C’est un grain de sel que nous apportons à l’accueil », peut-on lire dans l’édition 2022 de la Gazette, organe de Refugee Food.

Cuisiner, partager, créer des liens. Telle est bien l’intention de Sritharan Thambithurai, féru de gastronomie, armé d’une ardente patience. La route pour arriver dans la Cité de Calvin a été longue pour l’homme à la voix calme, appartenant à la minorité tamoule du Sri Lanka, que ses proches appellent affectueusement Chef Sri. « Je suis un réfugié. J’ai dû quitter mon pays en 1997. Je suis arrivé à Genève en 2016. Cela fait cinq ans que je participe au festival Refugee Food », explique-t-il juste après le coup de feu de midi.

Assis à une table de l’élégant restaurant Zanzibar, il relate son parcours semé d’embûches. « Cela m’a pris plus de trois mois pour arriver en Suisse.  J’ai passé par plusieurs pays : Singapour, la Malaisie, l’Iran, la Turquie, la Macédoine, la Slovénie, la Hongrie et l’Autriche. J’ai beaucoup marché. J’ai parfois été pris en voiture, puis repris la marche ».

Fuir son pays lui a sauvé la vie, dit-il. « Les autorités sri-lankaises me suspectaient d’être un terroriste et d’appartenir au LTT (Tigres de libération de l’Ealam Tamoul, organisation indépendantiste tamoule du Sri Lanka). J’ai été emprisonné pendant presque trois ans. Je ne pouvais plus rester dans mon pays où j’entrais et je sortais. Je suis allé à Dubaï et au Koweït, et j’ai ensuite travaillé pour l’armée des États-Unis en Iraq et en Afghanistan pendant neuf ans dans la restauration collective qui nourrissait 2500 soldats ».

Le Chef Sri et Antony Omondi, le propriétaire du Zanzibar Restaurant.
Photo Luisa Ballin.

« Les militaires du Sri Lanka ont voulu me tuer plusieurs fois. Un jour où j’y étais retourné en vacances, ils m’ont à nouveau arrêté. J’avais besoin d’un document. Ils m’ont dit de revenir au commissariat le jour suivant. Je savais qu’un de mes collègues avait été arrêté et puis tué.

 J’ai donné un peu d’argent à un policier à l’aéroport et je suis parti pour Singapour. Des policiers sont allés chez moi pour demander à ma famille où je me trouvais. Ma femme, mon fils et ma fille leur ont répondu qu’ils ne savaient pas où j’étais. Je suis en contact avec eux, mais cela fait sept ans que je ne les vois pas », regrette Sritharan Thambithurai.

Il assure que le Refugee Food Festival compte beaucoup pour lui. « J’ai besoin de rencontrer de nouvelles personnes. J’aime cuisiner pour les autres et les rendre heureux. J’ai participé à plus de cent activités dans le cadre de l’Hospice général, en cuisinant aussi pour des enfants. Je remercie l’Hospice général de Genève pour son soutien. Ici, je me sens serein et en sécurité ».

Détenteur d’un permis N donnant le droit à une personne requérante d’asile de travailler en Suisse en étant soumise à des restrictions relatives au marché du travail, mon interlocuteur confie que les siens lui manquent. « Je ne sais pas quand je pourrai revoir ma famille. Compte tenu de ma situation, j’accepte n’importe quel travail. Après le Zanzibar, j’irai travailler dans un autre restaurant, mais ce ne sera pas en cuisine. J’attends le contrat qu’une compagnie de nettoyage va m’envoyer ».

Le Chef Sri assure que son expérience au Zanzibar restaurant a été très positive. Son employeur, Antony Omondi, propriétaire de cette adresse qui propose une cuisine raffinée aux saveurs exquises du Kenya, de Zanzibar, avec des touches d’épices venues d’Inde et du Sri Lanka, le confirme. « Je suis très satisfait de son travail. J’ai engagé Sri parce qu’il a du talent, le sens de l’hospitalité et parce qu’il connait bien les épices. Au Kenya, à Zanzibar, nous utilisons aussi dans nos mets, comme dans la cuisine de l’Inde et du Sri Lanka, cardamone, cannelle, clou de girofle et poivre noir. Nos cuisines sont similaires. J’ai reçu cette semaine énormément d’appels de personnes qui souhaitent venir découvrir nos mets et notre brunch afro-sri-lankais ».

Les chiffres de l’association Refugee Food soulignent également l’engouement pour cette initiative culinaire et professionnelle inspirante : 567 personnes réfugiées accompagnées ; 11 villes partenaires mobilisées en Suisse et en France ; 75% de sorties positives à la suite de ses formations professionnelles.

Le désir de Sritharan Thambithurai ? « J’aimerais continuer de cuisiner », conclut-il sobrement.

Et pourquoi pas d’ouvrir un jour son restaurant.

À découvrir :

Zanzibar restaurant – Cuisine africaine et lounge bar – Rue de Zurich 12 – 1201 Genève.

info@zanzibarestaurant.comwww.restaurantzanzibar.comhttps://refugee-food.org

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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