Faisant régulièrement la navette entre Paris et Genève, Richard Werly était récemment l’invité de l’association Rayonnement français en Suisse, présidée par l’éditrice Suzanne Hurter, pour débattre avec l’historien Michel Porret, professeur à l’Université de Genève. Thème abordé ? La France face à ses révolutions, contradictions, désillusions et aspirations.

Le correspondant du Temps à Paris s’interroge et interroge : Pourquoi la France persiste-t-elle à vouloir être un pays différent des autres ? Partant de cette question, l’éminent journaliste et intellectuel, qui a reçu le 22 mars les insignes de Chevalier des Arts et Lettres par la ministre de la Culture française Roselyne Bachelot-Narquin, est parti en reportage le long de la ligne de démarcation, courant sur 1200 kilomètres, pour comprendre si, comme l’affirme un candidat d’extrême-droite au mandat suprême, la France et les valeurs qu’elle revendique sont menacée de disparition.

Richard Werly

Enquêtant au fil de sa traversée de près de deux cent communes françaises, « hier tranchées par le couperet de cette ligne infamante, héritée de l’une des plus terribles défaites de l’histoire nationale », Richard Werly, stylo et calepin à la main, portait également une autre interrogation en bandoulière : comment le redressement survenu à la Libération rendu possible par le narratif de la France libre et libérée peut-il avoir lieu après tant de blessures présumées fatales ?

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La recherche de l’auteur de La France contre elle-même n’est pas qu’historique et intellectuelle, elle s’appuie aussi sur son histoire personnelle, étant né d’un père suisse et d’une mère française et ayant grandi dans un village sis sur la ligne de démarcation. Citoyen franco-suisse de l’étranger, Richard Werly relate avec finesse cette campagne française éternelle qu’il connait bien, véritable incarnation de l’esprit français, lui qui possède aussi les codes de la vie parisienne et une connaissance aigüe de la suissitude.

Avant d’entamer son périple « là où la guerre entre la France et l’Allemagne s’est achevée, par l’assassinat en règle de la République, le 10 juillet 1940…à 410 kilomètres de Paris », le plus suisse des Français et le plus français des Suisses comme l’a défini Roberto Balzaretti, ambassadeur de la placide Helvétie en France, note que « la Confédération helvétique est, à de multiples égards, l’exact opposé de la France. Le multilinguisme est imposé. La démocratie directe et la décentralisation maximale y sont des règles d’or…Sans parler du consensus, difficile à comprendre dans une France imbibée de culture révolutionnaire… ».

Or la Suisse est bien plus qu’une voisine de la France. Elle en a partagé presque tous les tourments historiques et ses contours actuels, tant politiques que géographiques, doivent beaucoup à l’empereur Napoléon 1er, rappelle Richard Werly. La Suisse se retrouve au cœur de son livre pour deux raisons. Premièrement à cause d’Herbert Lüthy, correspondant de la Neue Zürcher Zeitung à Paris, dont Richard Werly recommande la lecture de l’ouvrage habilement traduit en français par À l’heure de son clocher, qui avait aussi séduit le philosophe Raymond Aron. Et deuxièmement parce que la Confédération helvétique resta neutre durant la Seconde Guerre Mondiale, étant l’un des points finaux de la ligne de démarcation et devenant un horizon d’espoir pour les résistants, les prisonniers de guerre, les évadés alliés et les juifs fuyant dès l’automne 1940 les lois scélérates du régime de Vchy.

À travers des lieux de mémoires, musées de la Résistance et conversations avec les habitantes et habitants de bourgs et villages, Richard Werly ausculte cette France « immuable mais néanmoins changeante, que j’ai voulu comprendre, passant de commune en commune, m’arrêtant sur chaque pont, ralentissant aux (innombrables) ronds-points, éclairant les fractures d’aujourd’hui à la lumière des blessures d’hier. Car la France de la ligne de démarcation existe toujours. Une France rurale, paysanne, agricole, besogneuse, éloignée des principaux centres de décision économiques et politiques, mais touchés de plein fouet par les inquiétudes diagnostiquées dans tous les essais ou enquêtes publiés sur l’état de l’Hexagone : paupérisation, disparition des classes moyennes, prolifération des zones-dortoirs pavillonnaires, affaissement des services publics, désertification médicale, interrogations suscitées par l’immigration mal maîtrisée, insécurité, violences. Une France dont la quiétude, en surface, cache un soubassement ébranlé par les convulsions de la modernité ».

La France des Gilets jaunes aussi, certains desquels confiant à Richard Werly leur sentiment d’être ignorés et méprisés par les plus hautes sphères d’un pouvoir tout puissant siégeant à Paris. Impression de déclassement également, celle des petites gens qu’il écoute attentivement : fermiers, métayers, employées, cheminots, anciens passeurs ou résistants dont les témoignages poignants résument le ressenti d’une France silencieuse, désireuse de faire entendre sa voix y compris à un jeune président qu’elle considère si loin de ses préoccupations.  

Le journaliste franco-suisse fait par ailleurs écho à une tribune du cinéaste Antoine Vitkine publiée dans Le Monde. « La France du pire va côtoyer celle du meilleur ». Cette ambivalence permanente sera l’arrière-plan de son récit de part et d’autre de la ligne. « Les Français ne sont jamais vraiment sortis de l’ombre portée des cinq années qui allèrent de 1940 à 1945. La douloureuse mémoire de deux épisodes de cette période, la défaite de 1940 et Vichy, tous deux liés, est, je le crois, l’une des causes de la longue crise existentielle, politique et morale que traverse notre pays. La mémoire cuisante de « ce passé qui ne passe » pas explique pourquoi cette page d’histoire peut être aujourd’hui savamment, efficacement et malhonnêtement exploitée, au service de la pensée réactionnaire et xénophobe d’Éric Zemmour ».  

Richard Werly fouille en profondeur dans le passé de la France pour mieux saisir les contours de son présent et esquisser un avenir qui ne soit pas défaitiste. « J’en arrive à la conclusion, banale, que chaque époque a dramatiquement besoin de symbole », écrit-il. Pour rendre visible non pas seulement les annonceurs du malheur, mais les hommes et les femmes qui ont incarné la générosité française, la prise de risque spontanée, la solidarité qui se noue et reconstitue le tissu social explosé par la défaite. Ces petites mains dont il fait l’éloge de la simplicité.

Au terme d’un voyage instructif et passionnant, Richard Werly se veut optimiste. N’en déplaise aux chantres du pessimisme ambiant. « L’héroïsme du quotidien ne consiste plus, en 2022, à faire passer des réfugiés de l’autre côté de la ligne de démarcation qui, pourtant, se trouvait ici. Encore que…L’héroïsme devrait consister à repérer et réparer ces petites plaies qui défigurent la France, ce patrimoine ordinaire qui s’affaisse, ces vestiges d’une époque où le pays, même divisé, n’a pas complètement perdu son âme ».

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva. 

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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