Enrico Letta a participé à un débat sur les relations entre la Suisse et l'Union européenne à la Maison de la Paix. (Photo: HEID)

EDITION FRANCAISE : Le temps est-il venu pour la Suisse et l’Union européenne de renouer le dialogue ?

Oui. La crise internationale et l’aide commune apportée à la résistance ukrainienne démontrent qu’il est temps de renouer les relations entre la Suisse et l’Union européenne. Il y a eu un enlisement de leur relation après le Brexit, pour des raisons différentes. Pendant trois ans, la Commission européenne était occupée à gérer le chaos qu’a été le Brexit. Elle n’avait ni le temps ni la tête pour penser au dossier suisse ou à celui de l’élargissement de ses membres. Par ailleurs, quelques milieux en Suisse ont imaginé un rapprochement avec les Britanniques pour jouer une partition ensemble. Le Brexit était un divorce alors que dans le cas de la Suisse, il faut trouver la façon de reprendre une relation sans divorce en arrière-plan.

Que peuvent faire la Suisse et l’Union européenne pour relancer le dialogue ?

Le Brexit s’est mal terminé pour le Royaume-Uni. L’Europe doit se concentrer sur la relation avec la Suisse et la Suisse doit prendre au sérieux sa relation avec l’UE. L’idée de la Communauté politique européenne est fondamentale. Initiée par le président français Emmanuel Macron, elle a tenu sa première réunion le 6 octobre dernier à Prague avec la participation du président suisse Ignazio Cassis. Je crois qu’il n’y a pas eu de polémique en Suisse à ce sujet. Le climat est donc propice pour avancer dans ce sens.

Enrico Letta avec des jeunes.

Que suggérez-vous ?

Il y a des raisons politiques pour avancer. La barre ne doit pas être mise trop haute et il faut être concrets. Un bon crochet est la participation commune à cette communauté politique européenne pour se rencontrer et voir comment elle peut être une formule gagnant-gagnant pour recommencer à se parler.

En parlerez-vous avec le Conseiller fédéral Alain Berset que vous allez voir dans un instant ?

Pourquoi pas…C’est la bonne personne pour le faire.

Qu’en est-il de la question des migrants ?

Sur la question migratoire, le temps est venu d’expérimenter une nouvelle méthode. Parce que la méthode actuelle ne marche pas. Il faudrait une coopération renforcée sur la politique migratoire, un instrument dans les Traités, rarement employé, donnant la possibilité à une majorité de pays de construire une politique, au sein, et non pas hors des Traités. Construire cette politique en disant franchement que quelques pays membres de l’EU ne doivent pas être à bord.

Enrico Letta.

Quels sont ces pays ?

Avec les positions politiques actuelles de la Hongrie et de la Pologne, il est impossible d’avoir une politique migratoire qui marche. Ces pays mettent des obstacles. Il faut trouver des accords non pas à l’unanimité mais à la majorité. Ma suggestion est de quitter la via maestra et prendre un détour par une coopération renforcée. Les pays qui le veulent agiraient ensemble et partageraient les coûts et les décisions pour surmonter l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Si chaque bateau arrivant sur les côtes est obligé de négocier et est objet d’une attention médiatique extrême, c’est la folie garantie. C’est aussi une façon pour que l’Italie, le pays avec le plus de côtes dans le bassin méditerranéen, ne soit pas laissée seule et ne soit pas le bouc émissaire.

Les pays de l’Union européenne ont-ils la volonté politique de gérer la crise migratoire ?

Depuis quinze ans, l’Europe a su surmonter les crises importantes qu’elle a dû affronter, en créant de nouveaux instruments pour faire face à la crise financière et à celle du Covid, sauf en ce qui concerne la crise migratoire pour laquelle elle n’a pas su faire bouger les lignes. Le problème est institutionnel.

Que préconisez-vous ?

Lors de la récente campagne électorale que j’ai menée dans mon pays, de nombreux entrepreneurs italiens m’ont dit que leur priorité est d’avoir des travailleurs émigrés pour effectuer certains travaux. En même temps, nous avons cette situation de folie autour de la question des migrants. Le manque de gestion coordonnée des flux migratoires empêche d’obtenir ce qui est nécessaire pour la compétitivité de nos entreprises. Il est question d’humanité et d’intérêt européen, les deux doivent se compléter. La politique européenne sur ce thème a fait faillite, une coopération renforcée est indispensable.

Les pays européens n’ont-ils pas deux poids deux mesures avec les migrants et requérants d’asile ? Les Ukrainiens étant accueillis alors que les Syriens, Afghans et autres ressortissants musulmans ne sont pas les bienvenus.

C’est plus facile en effet pour les Ukrainiens, car une des raisons est qu’ils veulent rentrer chez eux une fois que la guerre sera finie.

Lors de notre entretien précédent, alors que vous étiez doyen de l’École des affaires internationales de Science Po Paris, je vous avais demandé si vous souhaitiez que l’histoire repasse pour vous. L’histoire est repassée puisque vous avez été nommé à la tête du Partito democratico (PD), en faisant rêver beaucoup d’Italiens…

Oui, mais cela n’a pas marché lors des dernières élections.

Pourquoi la gauche ne fait-elle plus rêver en Italie ou en France, deux pays où de nombreuses personnes qui votaient pour des partis de gauche votent désormais pour l’extrême-droite ?

Il faut une profonde réflexion à ce sujet. Si je dois faire un mea culpa, un examen de conscience, je pense que nous avons sous-estimé l’impact de la crise économique. Au sein du PD, nous avons fait une campagne électorale ancrée sur des sujets d’avenir, comme l’environnement et le droit aux libertés individuelles. Alors que les Italiens demandent des prix de l’énergie plus bas et des salaires plus hauts. J’avais vu arriver cela avec le mouvement des Gilets jaunes en France. Je n’ai probablement pas su donner une réponse rapide et à la hauteur, car lorsque vous parlez de sauver le monde à des gens qui n’arrivent pas à boucler leur fin du mois, ils ne vous écoutent pas. Nous n’avons pas été capable de lier fin du monde et fins de mois, de dire que notre action était aussi d’éviter que l’impact des changements climatiques et les libertés individuelles soient marginalisés en Italie. Mais des gens ont pensé que nous n’étions pas intéressés à discuter de leur salaire et de leurs fins de mois difficiles.

C’est un problème général ?

Oui, la Suède et la France ont eu le même problème que nous en Italie. Il faut des réponses politiques qui conjuguent soutenabilité sociale et environnementale. Pendant ma campagne électorale, je parlais de voitures électriques et j’étais contesté par ceux qui disaient : nous voulons garder notre travail dans l’automobile traditionnelle et vous, avec vos voitures électriques, vous aidez les constructeurs chinois de batterie contre les Italiens qui construisent des voitures traditionnelles !

Que pouvez-vous faire ?

C’est compliqué. Parce que si on pose le problème ainsi, la réponse sera : faut-il défendre les salaires aujourd’hui mais détruire la planète demain ? Il est nécessaire d’avoir des politiques à long terme capables de faire en sorte que les transitions écologiques se fassent sans détruire les postes de travail ni baisser les salaires. Seule l’Europe est capable de faire cela, parce ce que le niveau national n’a pas la capacité de le faire. Je plaide en faveur de l’Europe qui est essentielle pour aller dans cette direction.

Pendant votre campagne électorale vous n’avez pas été suffisamment opportuniste ?

Vous voulez dire pas assez méchant ? On ne peut pas forcer son propre caractère. Je fais un discours politique positif. Et j’admets que c’est une limite. La politique d’aujourd’hui travaille sur les peurs. Je ne le fais pas, je cherche à tracer un horizon positif et à travailler sur des alternatives.

Si vous aviez conclu l’alliance des gauches italiennes avant les élections, cette coalition serait arrivée en tête. Pourquoi ne pas l’avoir fait ?

Nous avons tenté de le faire, mais les deux autres partis (ndlr : Movimento 5Stelle et Azione e Italia Viva) ne voulaient pas être ensemble. Les chiffres démontraient que pour arriver en tête nous devions être les trois ensembles. Les autres deux ont voulu courir seuls en donnant pour acquis que la coalition des droites allait gagner. Ils se préparaient à être à l’opposition. Nous avons tenté de mettre les trois partis de centre gauche ensemble, mais cela a échoué.

Maintenant que vous êtes les trois dans l’opposition, allez-vous voter ensemble ?

Chacun va faire ses choix. Pour nous, il est important de tenir le congrès du PD et avoir un nouveau ou une nouvelle leader qui prenne ma place. Et trouver la façon de faire une opposition efficace.

Vous ne vous présenterez pas pour guider à nouveau le PD. Resterez-vous en politique ?

Oui, je resterai en politique. Je suis parlementaire. Quand on perd une élection, il faut céder sa place de leader.

Comment comptez-vous séduire à nouveau celles et ceux qui ne votent plus pour le PD ? Allez-vous travailler avec les jeunes ?

Avec les jeunes, nous avions trouvé de bonnes idées, mais nous n’avons pas eu le temps de les développer. Nous leur avons parlé d’environnement et de droits aux libertés individuelles et j’ai été accusé d’avoir fait une campagne électorale trop ancrée sur ces deux sujets. En travaillant sur ces thèmes nous serons capables de faire monter les jeunes en puissance au sein du PD. D’après les sondages, les jeunes ont voté pour le PD à 18-19%, surtout ceux âgés entre 18 et 24 ans. Nous sommes considérés le parti voté par les sages et cette fois-ci nous avons aussi obtenu le vote des jeunes. Il faut transformer cela en politique de la jeunesse, qui est marginalisée dans toutes les activités en Italie, y compris en politique. Je vais y travailler.

Sans perdre le vote de la classe ouvrière qui avait fait le succès du PC d’Enrico Berlinguer et du PD ?

Vous avez raison, cela a été probablement notre problème pendant cette récente campagne électorale. Nous avons recommencé à discuter de ce sujet et du salaire minimum qui sera notre cheval de bataille ces prochains mois. Et évidemment, le dialogue avec le monde du travail est fondamental.

Vous n’avez pas su trouver les mots pour convaincre les travailleurs et travailleuses pendant votre campagne électorale ?

La dégringolade du gouvernement dirigé par Mario Draghi a été si soudaine que nous avons dû organiser une campagne électorale et trouver les mots d’ordre en quelques jours alors que les élections étaient prévues en avril 2023. Giorgia Meloni (ndlr : la leader du parti Fratelli d’Italia, première femme à diriger le gouvernement de l’Italie) a répété, en campagne électorale, les mots qu’elle utilisait lorsqu’elle était à l’opposition.

Certains vous reprochent d’avoir été trop loyal avec le Président du Conseil Mario Draghi et pas assez incisif pour faire gagner votre parti le PD. Que leur répondez-vous ?

Je pense qu’en politique comme dans la vie la loyauté compte. Je me trompe peut-être, puisque nous n’avons pas gagné. Nous avons défendu le gouvernement de Mario Draghi jusqu’au bout. Si nous avions été dans une fin ordonnée de la législature, avec Mario Draghi négociant avec l’Union européenne, et d’avoir gardé la date de l’élection au printemps 2023 comme prévu, cela aurait été plus judicieux pour les Italiens. En faisant chuter le gouvernement Draghi, Giuseppe Conte (5Stelle), Silvio Berlusconi (Forza Italia) et Matteo Salvini (Lega) ont pris une responsabilité qui restera dans l’Histoire.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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