Daniel Cohn-Bendit

ÉDITION FRANÇAISE:  La victoire du parti d’extrême-droite Fratelli d’Italia, emmené par Giorgia Meloni, aux élections en Italie peut-elle avoir un impact pour l’Europe et l’Union européenne ?

Giorgia Meloni a compris qu’elle doit coller à l’Europe. Elle a pris l’actuel Premier ministre italien Mario Draghi comme conseiller à l’Europe car elle a besoin de l’argent de l’Union européenne (UE). À court terme, je ne suis pas inquiet du positionnement de l’Italie. Il y aura des répercutions, mais pour l’instant l’Italie ne veut pas la rupture. Giorgia Meloni a aussi compris qu’elle doit suivre l’Europe sur la solidarité avec l’Ukraine.

La probable future Première ministre italienne a montré une sympathie envers Victor Orban. Cela va-t-il renforcer le bloc des démocraties dites illibérales qui pourrait poser des problèmes à l’Union européenne (UE) ?

Oui, mais le bloc illibéral est divisé sur l’Ukraine. Entre la Pologne et la Hongrie, le lien ne tient pas. Victor Orban est assez isolé. L’Ukraine redistribue les cartes en Europe. L’arrivée de la droite et l’extrême-droite au pouvoir en Italie est un coup dur mais ce qui est intéressant est de le voir à l’envers : l’Europe est si nécessaire que même les réactionnaires de droite sont obligés de coller à l’Europe.

Votre intervention ce samedi (par Skype) aux Rencontres Orient-Occident du Château-Mercier à Sierre reflète-t-il une inquiétude pour l’Europe ?

Oui, je suis inquiet. Non pas parce que les forces centrifuges vont se renforcer, je suis inquiet parce que les difficultés de l’Europe face à la guerre en Ukraine, face à la crise énergétique, à la transition écologique et à la crise climatique sont telles qu’il faut renforcer l’Europe. Et je ne vois pas quelles sont les forces capables de la renforcer. La France et l’Allemagne peuvent-elles donner le coup de rein nécessaire ?

Certains peuples européens sont sceptiques par rapport à l’Union européenne. L’UE pourrait-elle devenir neutre, un peu comme la Suisse ?

Les peuples ont des réticences par rapport à l’UE, mais ils ne veulent pas la quitter, car ils savent que si leurs sociétés peuvent tenir face au réchauffement climatique, elles ne pourront le faire qu’avec l’Europe.

Les peuples veulent aussi que Bruxelles donne une réponse sociale face à leurs difficultés économiques. Le peut-elle ?

Oui, il y a une demande d’un nouveau fonds de solidarité face à la crise énergétique. Les réformes sociales se font dans les pays, mais il y a une attente de soutien de l’UE aux économies en difficulté. Et ce soutien est la condition sine qua non pour que la protection sociale soit effective dans les États membres de l’UE.

Auparavant, c’était la gauche évoquait ces questions sociales. Elle est moribonde en Italie et en France notamment. Comment expliquer que la gauche, dans les mots, se soit fait doubler par l’extrême-droite ?

La gauche n’est pas encore arrivée au XXIe siècle. Sa vision de la politique est dépassée. La société est balkanisée, en Italie comme en France. Cette balkanisation nécessite des alliances et des compromis politiques pour obtenir des majorités. En Italie, la droite et l’extrême droite ont moins de voix que le Mouvement 5 étoiles et la gauche. Cette incapacité de trouver un compromis majoritaire face à la droite et l’extrême-droite est le même problème que l’on voit en France. Si le centre, la gauche, Jean-Luc Mélenchon et les Verts ne trouvent pas des compromis, Marine Le Pen passera.

Est-ce l’erreur tactique d’Enrico Letta en Italie que de ne pas s’être allié avec le Mouvement 5 étoiles avant les élections, alors que l’on parle maintenant d’une possible alliance dans l’opposition entre le Parti démocratique renouvelé et les 5 étoiles ?

L’erreur est celle d’Enrico Letta et de Giuseppe Conte, le leader du Mouvement 5 étoiles, qui a voulu sauver la peau de son groupe en allant seul aux élections, ce qui lui a réussi dans le Sud de l’Italie. En France, si Jean-Luc Mélenchon croit qu’il remportera la mise aux prochaines élections, il se trompe. Nous verrons quelles seront les personnalités politiques capables d’offrir une majorité de centre gauche.

Comment voyez-vous les relations entre l’Union européenne et la Suisse ?

Je ne suis pas un spécialiste, mais s’il y a une crise bancaire, la Suisse aura besoin aussi de l’Union européenne. Car si la crise du Crédit suisse devient une crise du système bancaire suisse, cela risque d’exploser.

Que signale la réunion de la communauté européenne à Prague le 6 octobre dernier ?

Je crois que la communauté européenne est la base d’une communauté de défense. Il faut une accélération de l’Europe de la défense, une armée européenne, pour que la communauté européenne puisse agréger les États qui ne sont pas membres de l’UE mais ont une vision qui s’en approche. L’Union européenne a besoin de l’Angleterre et l’Angleterre a besoin de l’UE dans la solidarité avec l’Ukraine.

Il existe, en France notamment, un courant anti-américain. L’Europe, pour se consolider, a-t-elle besoin d’être aux côtés des États-Unis ?

Je suis vigilant, mais je ne suis pas anti-américain ! Il faut être honnête : face à l’agression russe contre l’Ukraine, l’Europe et les États-Unis ont besoin l’un de l’autre. Les États-Unis seraient incapables d’avoir cette solidarité avec l’Ukraine sans l’Europe et les Anglais. Aujourd’hui, ce courant anti-américain est un courant poutinien. La défense de l’Ukraine n’est pas de l’intérêt seulement des États-Unis, elle est de l’intérêt de l’Europe. Défendre la liberté de choix des Ukrainiens c’est aussi défendre nos libertés en Europe.

Bertrand Badie a participé à un débat sur l’Europe avec Daniel Cohn-Bendit, modéré par Richard Werly, samedi 15 octobre 2022 aux Rencontres Orient-Occident du Château-Mercier à Sierre. (Photo: Luisa Ballin)

Quelles conséquences géopolitiques pour l’Europe dans sa relation avec les États-Unis ?

Il faut renforcer la capacité européenne de défense pour une relation à un même niveau. L’économie européenne peut être concurrentielle avec celle des États-Unis, mais les capacités européennes ne le sont pas. L’Europe doit être capable des mêmes efforts que les États-Unis. Si un jour il se passe quelque chose aux frontières de l’Europe et que les États-Unis décident que ce n’est pas leur tasse de thé, l’Europe doit être capable d’y répondre.

La Turquie et l’Azerbaïdjan ont été invités à la réunion de Prague. Est-ce un problème ou est-ce logique ?

C’est un problème mais c’est logique ! La Turquie est dans l’OTAN. Ce sont les contradictions auxquelles nous sommes confrontés. Le come-back de l’OTAN est fascinant lorsque l’on voit la Finlande et la Suède vouloir la rejoindre. L’OTAN se redéfinit face à l’agression russe de l’Ukraine. Nous devons redéfinir les relations entre l’Europe et les États-Unis, sans se soumettre aux tendances impériales des États-Unis, mais comprendre que nous avons des intérêts communs.

Y-a-t-il eu un flottement de la part du chancelier allemand Olaf Scholz face à la guerre en Ukraine ?

Il y a eu un flottement de tout le monde. Le président Emmanuel Macron a flotté en espérant pouvoir éviter le conflit en Ukraine. Les Ukrainiens redéfinissent la politique en Europe. La France et l’Allemagne ne croyaient pas que la Russie allait attaquer l’Ukraine ni que les Ukrainiens pourraient résister. Ils sont surpris par la capacité des Ukrainiens et la folie de Vladimir Poutine. L’Allemagne redéfinit sa politique étrangère. Elle a fait des erreurs envers la Russie à cause de sa dépendance énergétique. Les Allemands pensaient qu’en faisant des affaires avec la Russie, les relations s’amélioreraient. Olaf Scholz ne regarde pas vers la Russie, il doit redéfinir cette évolution. C’est une rupture avec la vision politique qu’avaient Angela Merkel et le SPD.

L’Allemagne va-t-elle revenir au nucléaire ?

L’Allemagne ne peut pas retourner au nucléaire car il faudrait pour cela une majorité chrétienne-démocrate et libérale. Comment accélérer l’énergie renouvelable ? C’est un dilemme. Pour résoudre la crise énergétique cet hiver et garantir que l’on puisse se chauffer, l’Allemagne doit prendre des décisions contradictoires à celles nécessaires pour lutter contre le réchauffement climatique.

Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, qui est Allemande, en fait-elle trop ?


Face à ce qui se passe par rapport à l’Ukraine, Ursula von der Leyen elle-t-elle capable d’entraîner toute la Commission ? Si Vladimir Poutine gagne, l’Europe sera en point de mire. Face aux réticences de certaines sociétés dont les États se font les hauts parleurs, Ursula von der Leyen a raison de jouer les avant-gardistes.

Collaboration : Richard Werly

Le 15 octobre, 2022, le politologue Bertrand Badie et Daniel Cohn-Bendit etaient interrogés par Richard Werly sur l’avenir de l’Europe, aux Rencontres Orient-Occident du Château-Mercier à Sierre.

Site : https://roo-mercier.com/wp-content/uploads/2022/09/Programme_ROO_2022_Web3.pdf et lien vers YouTube en direct ou en différé :

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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